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Comprendre la technique, repenser l'éthique avec Simondon

mars/avril 2017

#Divers

Nous sommes des êtres naturels qui avons dette de technè pour payer la phusis qui est en nous1.

En 1958, paraît chez Aubier Du mode d’existence des objets techniques2. Cet ouvrage fait rapidement connaître son auteur, Gilbert Simondon, comme l’un des contributeurs majeurs à la philosophie de la technique du xxe siècle.

L’intérêt de son œuvre tient au fait qu’elle aborde la technique selon deux exigences qui devraient selon nous être réactivées ensemble aujourd’hui. Simondon cherche d’abord à produire une connaissance théorique fine de la réalité technique dans son ensemble. Son effort vise à décrire adéquatement la nature – l’essence – des réalités techniques (objets et systèmes techniques, logique cognitive des processus d’invention, type d’historicité propre au développement des techniques) en livrant une analyse riche et concrète de ces réalités, prises dans leur nudité. Mais le second aspect de sa réflexion, qui en constitue la motivation profonde, repose sur l’identification de la technique, ou plus exactement de notre rapport à la technique, à un problème éthique, politique et civilisationnel majeur – diagnostic qui n’a pas perdu de son actualité. Ce problème, tel qu’il l’analyse, ne tient pas à la réalité technique en elle-même, mais à la méconnaissance profonde que nous avons du détail de notre environnement technique. Il réside dans le décalage – ou le déphasage – entre l’état de notre culture (nos représentations collectives, nos connaissances, nos modes de pensée, nos concepts, notre « table des valeurs ») et la nature exacte du paysage technique qui est le nôtre, qui façonne et conditionne notre existence et nos actions. Sans exagération, Simondon qualifie cette méconnaissance, cette inadaptation de la culture à la technique, de « plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain3 ». La conscience aiguë de l’enjeu éthique et civilisationnel du fait technique commande donc directement l’effort philosophique pour en saisir les caractéristiques internes et spécifiquement techniques.

Rapports d’usage

La réflexion éthique peut se voir sur cette base doublement renouvelée. En premier lieu, Simondon appelle à une modification éthique de notre attitude à l’égard de la technique. Le fil conducteur de sa pensée consiste en effet à proposer une voie médiane entre technophilie et technophobie, en refusant de plaquer sur le fait technique toute valeur préconstituée et extrinsèque à celui-ci. L’enjeu est de parvenir à fonder un rapport éthique adéquat à la technique, en commençant par suspendre tout jugement de valeur prédéterminé, pour accueillir la réalité technique en tant que telle et chercher en son sein une normativité qui lui soit propre, ce qui suppose une connaissance directe de celle-ci. C’est à ce prix que peut être identifiée la part constante d’humanité que recèle la technique, effort humain d’invention provisoirement stabilisé dans de la matière, mais infiniment réactualisable, et c’est à cette condition que peuvent être mesurés les potentiels espoirs ou menaces qu’elle contient.

En second lieu, la compréhension de l’essence de la technique permet de renouveler la réflexion éthique plus largement, en testant la fécondité de certaines normes techniques dans le champ humain en général et surtout en nuançant certaines apories des conceptions classiques de l’éthique par une caractérisation plus fine de l’action et de la liberté engagées dans un monde à la fois naturel, humain et technique.

Le premier geste de Simondon en faveur d’une réforme de l’éthique envers la technique consiste à modifier, ou à renverser, une situation paradoxale d’apparente familiarité masquant une ignorance. La réalité technique constitue en effet le tissu dense et quotidien de notre environnement, support de la plupart de nos actions, qu’elles soient individuelles ou politiques. Nous évoluons avec une aisance apparente dans un univers ultra-technicisé et ultra-connecté, c’est-à-dire connecté par et à des supports techniques dont nous pensons maîtriser globalement les règles d’usage, précisément parce que nous les réduisons à des objets d’usage. La réalité technique, c’est l’une de ses caractéristiques principales, nous apparaît donc comme familière et suffisamment intégrée à nos représentations du réel. On peut même dire que, dès lors que les règles d’usage des systèmes techniques sont maîtrisées, un très faible niveau de culture technique n’est pas identifié comme un manque, à l’inverse d’un faible niveau de culture artistique ou scientifique par exemple. Ou s’il est identifié comme un manque, il n’est pas vécu comme une défaillance sociale de l’individu, y compris aux plus hauts postes de responsabilité politique ou administrative – où les compétences dites « techniques » sont en réalité très rarement techniques au sens strict.

L’effort de Simondon consiste précisément à rendre visible le caractère illusoire de cette familiarité et à lui substituer une compréhension exacte du fait technique. Fonder un rapport adéquat à la technique exige donc de réajuster nos représentations à l’essence des objets et des systèmes techniques, au-delà de leur simple usage. Cet effort traduit déjà un certain respect à l’égard de la technique, puisqu’il présuppose qu’elle ne se donne pas tout entière à connaître dans la disponibilité immédiate de ses usages et que la valeur de l’objet technique ne se réduit pas à sa simple manipulation ou à son simple rendement instrumental ou socio-économique.

Schèmes de fonctionnement

Le point essentiel des analyses de Simondon consiste ainsi à montrer que dans la logique de l’invention et du développement des techniques, mais aussi dans ce qui détermine la viabilité de leur mise en réseau (avec le milieu humain, la nature, le reste du milieu technique), la logique de l’usage est très secondaire par rapport à celle du fonctionnement, c’est-à-dire de ce qui relève des contraintes et des modalités théoriques et matérielles mises en œuvre pour que des processus techniques soient opératoires, puis utilisables et applicables. Ce qui est donc déterminant dans la production des réalités techniques et qui constitue leur essence proprement technique, c’est l’invention et le renouvellement de schèmes de fonctionnement, c’est-à-dire de types de relations synergiques efficaces entre différents composants techniques, et non la multiplication des usages ou des actions possibles.

Or le rapport d’usage qu’on entretient couramment avec les réalités techniques ne suppose que rarement une intelligence des schèmes de fonctionnement. Savoir conduire ne suppose pas de comprendre comment fonctionne un moteur, tout comme utiliser Internet ne présuppose aucune connaissance des techniques de programmation ni des contraintes énergétiques des réseaux informatiques. La pensée de Simondon invite au contraire à déceler au sein des objets et des systèmes techniques l’inventivité complexe qui a présidé à leur élaboration, c’est-à-dire la part d’intelligence humaine qui, confrontée à des contraintes matérielles et physiques, a su produire tel ou tel schème opératoire permettant la résolution de problèmes eux-mêmes fonctionnels.

Mais ce réajustement global de la culture à la technique concerne toute la société et suppose deux efforts complémentaires : le premier, de neutralisation des représentations fausses et aliénantes qui recouvrent la nature technique des objets ; le second, de prise de connaissance directe et précise de l’environnement technique. L’effort négatif consiste en effet à identifier tout ce qui dans les objets techniques relève d’aspects psychosociaux inessentiels, que les stratégies commerciales, les rapports socio-économiques et les effets de mode plaquent sur les objets techniques en renforçant à outrance les dimensions superficielles liées à leur usage. Ces aspects secondaires, une « psychanalyse de la technicité » devrait les « exorciser » et permettre de débarrasser la pensée de la technique des fantasmes qu’elle suscite – idolâtrie ou méfiance excessive face à une réalité perçue comme étrangère ou simplement instrumentale4. L’effort positif doit au contraire engager à l’échelle de la société tout entière le développement d’une connaissance directe de la technicité par un travail de familiarisation approfondie avec les techniques et l’arrière-plan technoscientifique qui les conditionne. Simondon insiste à ce propos sur l’importance d’une culture technique précoce (qui devrait être prise en charge par l’enseignement secondaire), mais également sur l’importance d’une réactualisation continue des connaissances techniques pour le monde adulte.

Notons que cet effort constitue presque un défi aujourd’hui, pour deux raisons. La première tient à l’écart accru entre l’extrême facilitation de l’usage des objets techniques, rendus accessibles à de très jeunes enfants par exemple, et la redoutable complexité des processus technoscientifiques, souvent méconnus et difficilement assimilables, qui les sous-tendent. Une seconde difficulté tient au possible fossé générationnel que produit le développement très rapide de certaines technologies, dans la mesure où les différentes générations ne s’approprient pas les nouvelles techniques disponibles selon les mêmes modalités cognitives. On rencontre ici une difficulté capitale dans l’élaboration d’une culture technique harmonisée au sein d’une même société.

Au-delà de la technique

On voit donc que le premier renouvellement éthique qu’appellent les analyses de Simondon consiste dans une modification de notre rapport aux réalités techniques. L’intégration de la technique à la culture doit ainsi produire une modification du regard sur l’objet technique, qui n’apparaisse plus comme pur objet, pur moyen, mais comme « chose qui institue une participation », « effort humain condensé, en attente, être virtuel disponible, action potentielle5 ».

Mais la réflexion sur la technique peut en réalité profiter de manière beaucoup plus générale à l’éthique en renouvelant la réflexion sur les normes et sur l’action. Néanmoins, ce rapport entre technique et éthique, où la technique pourrait servir en un sens de modèle à l’éthique, pose une lourde difficulté. S’il est envisageable de réformer ou d’enrichir la réflexion éthique à partir d’une connaissance aiguisée de la technique, la pensée de Simondon se refuse à déduire celle-là de celle-ci. Il rejette en effet radicalement ce qui serait un point de vue techniciste en morale. Cela explique notamment les fortes réserves exprimées par Simondon sur le projet cybernétique pour tout ce qui concerne ses applications sociopolitiques. En effet, « l’essentiel, en éthique, c’est l’être humain, la personne humaine envisagée réflexivement selon une pluralité d’idéaux possibles. Que peuvent les techniques à ce niveau, en face des normes6 ? » Une réponse à cette question, qui fasse droit à l’apport de la technique, doit, pour être pleinement adéquate à l’éthique humaine, s’insérer dans l’exercice actif d’une pensée critique méditant déjà pour lui-même le sens de l’éthique.

La connaissance de la technique va alors permettre, sur cette base critique et réflexive, deux apports : d’une part, l’identification de normes techniques permettant d’enrichir les normes jouant dans les rapports humains, d’autre part, un affinement de la pensée de l’action.

Du point de vue des normes, Simondon propose une analyse assez étonnante qui consiste à transposer des normes applicables aux objets techniques à l’être humain, mais selon un principe de prudence. Si l’on prend en effet au sérieux les processus de synergie fonctionnelle à l’œuvre dans le développement des objets techniques, un certain nombre de normes peuvent être déduites : la non-destructivité, l’effort de conservation et de réactualisation (ce qu’on pourrait appeler « recyclage », non pas au sens du recyclage de la simple matière, mais au sens de conservation et de réutilisation du matériel technique encore opératoire), l’optimisation (non pas au sens économique du terme, mais au sens d’une amélioration globale des relations internes de fonctionnement entre les éléments d’un dispositif technique).

Ces normes dessinent un ensemble de règles de préservation de la réalité technique, de son intégrité, de sa valeur. Or Simondon note que ces normes peuvent servir de minimum normatif, de seuil moral minimal pour les normes applicables aux êtres humains et aux relations aux êtres humains. Le principe de transposition est le suivant : « Ce serait déjà un progrès moral inestimable si l’on appliquait à tout être humain et plus généralement à tout vivant les normes de protection, de sauvegarde et de ménagement que l’on accorde intelligemment à l’objet technique ; on doit traiter l’homme au moins comme une machine, afin d’apprendre à le considérer comme celui qui est capable de la créer7. » Notons un cas paradigmatique de cette transposition, qui s’inscrit dans une méditation sur la convergence féconde entre sacralité et technicité dans la sphère des normes juridiques. Sur la question de la peine de mort, en effet, le point de vue de la technicité conduirait à invalider définitivement l’idée selon laquelle la suppression totale d’un individu pourrait constituer le moindre début de résolution de problème social, pénal ou moral. Du point de vue de la technicité, en effet, la peine de mort ne peut apparaître que comme « monstrueuse », « parce qu’elle n’optimise rien, étant totalement destructrice8 ».

Mais plus largement, la méditation sur l’essence de la technicité, comprise comme créativité et adaptation des schèmes de fonctionnement aux contraintes réelles de notre environnement, peut profiter à une réflexion plus générale sur le sens de l’action, la liberté et le rapport à la valeur. D’une part, la connaissance technique permet d’affiner et de nuancer la distinction entre fin et moyen, et de sortir du caractère réducteur de leur distinction qui impliquerait qu’une action ne soit qu’une série d’actes en vue d’un but prédéfini. Un fonctionnement technique présuppose en effet une réversibilité entre fin et moyen, entre causalité et finalité, qui tend à ne plus en faire des termes séparés dans l’acte véritable. D’autre part, l’intelligence technique pensée comme capacité de reconfiguration des éléments du réel selon une modalité inventive, voire créative, et non répétitive ou purement adaptative, permet de sortir de l’aporie de deux modèles éthiques extrêmes et concurrents, mais tous deux partiellement valables : une éthique de l’absolu et une éthique de la simple adaptation efficace au réel. Comprendre que l’essence de la technique ne tient pas aux usages disponibles des objets techniques, mais à ce qu’ils contiennent d’intelligence innovante reconfigurant les données du réel permet précisément de ne plus considérer la technique comme l’augmentation quantitative de choix d’actions disponibles, mais comme une certaine disposition d’ouverture permanente du sujet à son devenir et à sa capacité constructrice, qui correspond précisément à ce qui, pour Simondon, constitue le sens de la valeur ou la réelle disposition éthique :

« Le sens de la valeur réside dans le sentiment qui nous empêche de chercher une solution déjà donnée dans le monde ou dans le moi, comme schème intellectuel ou attitude vitale ; la valeur est le sens de l’optatif ; on ne peut en aucun cas réduire l’action au choix, car le choix est un recours à des schèmes d’actions déjà préformées et qui, à l’instant où nous les éliminons toutes sauf une, sont comme du réel déjà existant dans l’avenir, et qu’il nous faut condamner à n’être pas. Le sens de la valeur est ce qui doit nous éviter de nous trouver devant des problèmes de choix ; le problème du choix apparaît quand il ne reste plus que la forme vide de l’action, quand les forces techniques et les forces organiques sont disqualifiées en nous et nous apparaissent comme des indifférents. S’il n’y a pas perte initiale des qualités biologiques et techniques, le problème du choix ne peut se poser comme problème moral, car il n’y a pas d’actions prédéterminées, comparables à ces corps que les âmes platoniciennes doivent choisir pour s’incarner. Il n’y a ni choix transcendant, ni choix immanent, car le sens de la valeur est celui de l’auto-constitution du sujet par sa propre action. Le problème moral que le sujet peut se poser est donc au niveau de cette permanente médiation constructrice grâce à laquelle le sujet prend progressivement conscience du fait qu’il a résolu des problèmes, lorsque ces problèmes ont été résolus dans l’action9. »

  • 1.

    Gilbert Simondon, Sur la technique (1953-1983), Paris, Puf, 2014, p. 24.

  • 2.

    G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques [1958], édition revue et augmentée, Paris, Aubier, coll. « Philosophie », 2012.

  • 3.

    G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, op. cit., p. 10.

  • 4.

    G. Simondon, Sur la technique, op. cit., p. 364.

  • 5.

    G. Simondon, Sur la technique, op. cit., p. 364.

  • 6.

    G. Simondon, Sur la technique, op. cit., p. 349.

  • 7.

    G. Simondon, Sur la technique, op. cit., p. 365.

  • 8.

    Ibid., p. 128.

  • 9.

    G. Simondon, l’Individuation à la lumière des notions de formes et d’information, préface de Jacques Garelli, Grenoble, Jérôme Millon, coll. « Krisis », 2005, p. 507.