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La dangereuse croisade de Jean-Claude Milner

Cette analyse du dernier pamphlet de Milner, le Juif de savoir, qui poursuit la thèse extrême des Penchants criminels de l’Europe démocratique, tente d’en évaluer la cohérence. La contradiction de la démarche, pourtant, apparaît patente : pourquoi faire briller l’ancienne rhétorique de l’essai radical tout en annonçant qu’il faut rompre avec la philosophie européenne ?

Le dernier livre de Jean-Claude Milner, le Juif de savoir1, est le développement accentué, sur un point précis, des thèses déjà avancées dans un livre précédent, les Penchants criminels de l’Europe démocratique2, qui a fait un certain bruit. L’un ne va donc pas sans l’autre, même si le livre le plus récent s’adresse plus manifestement et par priorité aux juifs eux-mêmes, aux juifs de France et, plus largement, aux juifs d’Europe. Les Penchants criminels ont été, nous assure-t-on, un grand succès de librairie : nous en sommes ravis pour l’auteur, même si cela ne laisse pas d’inquiéter quand on songe à la partialité et à la violence extrême que supposent ces thèses, auxquelles il semble qu’il n’a pas été vraiment répondu. Il convient donc d’y regarder à deux fois et de lire attentivement ce qui est écrit. Le Juif de savoir est, tout comme les Penchants, un texte violent et même impitoyable, portant sur le rapport des juifs d’Europe à l’ensemble de la culture européenne. Le constater, toutefois, ne présuppose pas nécessairement une critique si l’on soutient, en hégélien, que, le réel lui-même étant impitoyable, on ne saurait le penser qu’à la mesure de cet impitoyable même au sens où, comme l’assure Hegel dans la préface de la Phénoménologie de l’esprit, « regarder en face ce qui est mort est ce qui demande la plus grande force ». Milner se propose-t-il en l’occurrence de regarder en face ce qui est mort ? Précisément oui. Non seulement ce qui est mort et détruit sans remède, mais également ce qui est, à l’en croire, menacé de mort imminente. Il s’agit en effet de prendre en compte, dans toutes ses conséquences philosophiques et politiques, un fait réel, la destruction des juifs d’Europe par les nazis, et ce que ce fait historique donne à envisager comme imminence projetée, soit ni plus ni moins, et en vertu de la même logique inavouée, la mise à mort d’Israël. Ce que l’Europe ne veut toujours pas admettre, selon Milner, c’est que cette extermination, « solution finale » du « problème juif », est en vérité ce qu’elle a profondément voulu, de sorte qu’il est possible d’affirmer, contrairement à l’évidence, qu’Hitler a bel et bien gagné la guerre3, dès lors que les juifs d’Europe n’existent plus et que c’était là la condition pour que s’achève dans l’unanimité (moins le juif mort) l’union de ladite Europe. Mais ce que cette même Europe se refuse également à avouer, c’est son autre désir secret, à savoir qu’Israël à son tour soit rayé de la carte, puisque c’est Israël désormais qui incarne la scandaleuse résistance juive à l’universel illimité devenu, à partir de la raison européenne qui en fut le foyer historique (un foyer tout d’abord chrétien), programme planétaire. En clair :

Dans le programme de l’Europe du vingt et unième siècle, l’État d’Israël occupe exactement la position que le nom juif occupait dans l’Europe d’avant la césure de 39-454.

Et encore :

L’antijudaïsme naturel sera la religion de l’humanité à venir5.

Les Penchants et le Juif de savoir reposent ainsi sur un axiome clair, énonçable en deux temps. Premier temps : « antisémitisme » aura désigné le cœur criminel de la pensée de l’Europe en ce que le réel de la singularité juive (du « nom juif » écrit Milner) est ce qui faisait obstacle à la réalisation de l’universel qu’elle se proposait, depuis la Révolution française, d’instaurer. Second temps : « antisionisme » désigne désormais le même projet d’éradication hors de l’espace européen, là où le nom « Israël » vient à la place du nom « Juif ». Cet axiome à deux faces est, de fait, ce qui est argumenté tout au long de ces deux livres, abondant l’un et l’autre en propositions logiques sèchement assénées, et déployant tous deux un horizon singulièrement vaste, puisqu’il s’agit d’embrasser tout à la fois l’histoire des deux derniers siècles européens, celle, récente, des États-Unis dans leur rapport intimement divisé à l’Europe, ce qui structure l’imaginaire européen dans sa relation exterminatrice au nom juif, en l’occurrence le christianisme moderne visé sarcastiquement comme « social-christianisme » ainsi que la pensée progressiste en ses lubies inconsistantes et secrètement meurtrières (démocratie, paix, droits de l’homme : le jeu de massacre milnérien n’épargne rien), mais encore l’islam, décrit à la fois à partir de l’infantile « rêverie orientaliste » de quelques Européens et du réel meurtrier du djihad contredisant cette rêverie de part en part, enfin la rencontre paradoxale et criminelle de la chimère européenne et de la croisade islamiste sur le dos d’Israël6.

Que faut-il penser d’une telle thèse, soutenue de part en part avec un brio ravageur et au moyen d’axiomes par définition indémontrables ? On ne fera certes pas à Jean-Claude Milner l’injure de réduire son propos à des considérants psychologiques : c’est au-delà de ceux-ci, si chargés soient-ils apparemment, que la chose se joue, là où il en va d’un inconscient qui n’est jamais seulement individuel mais toujours en même temps collectif. La question est plutôt de la mise en rapport de l’objet que Milner entend traiter et du style qui est le sien dans ce traitement, de la mise à distance réussie de cet objet ou, au contraire, de la contamination que cet objet produit dans la parole de celui qui le nomme. Jusqu’à présent, la manière de Milner dans ses livres se caractérisait par un mélange de clarté logique, de méchanceté foncière parfois drôle, parfois simplement cruelle, et d’arrogance (l’arrogance intellectuelle du normalien, plus particulièrement du normalien lacano-maoïste, espèce rare typiquement française). Mais ce qui n’était jusque-là que misanthropie foncière souvent grinçante prend désormais une autre résonance, et cette détestation voilée d’humour noir connaît cette fois une autre ampleur, dès lors qu’il s’agit de passer d’ouvrages théoriques difficiles adressés à un public de spécialistes à une prise de parti particulièrement violente et provocatrice sur des questions brûlantes dont les enjeux sont graves et même mortels. L’objet que vise Milner, le motif de tout son propos, c’est en effet cette chose opaque, cette « passion fondamentale » disait Lacan, qu’est la haine, périlleuse toujours à aborder tant elle semble insondable et riche en déplacements retors entre celui qui en est la source et celui qui la subit. Non la haine en général, mais précisément la haine dont les juifs ou, comme dit Milner, le « nom juif », sont l’objet depuis toujours. La haine, par exemple, dont sont ouvertement tissés les pamphlets de Céline et que ce dernier assume à la première personne tout en l’inversant selon la logique bien connue du délire de persécution : les juifs nous haïssent depuis toujours et nous rejettent, nous devons donc leur rendre leur haine… au centuple. Reste qu’il ne s’agit pas là seulement d’un délire individuel puisqu’en effet Céline, dans l’abjection outrée de ses pamphlets où le pur délire se mêle au génie visionnaire de l’écrivain, consonne avec une extermination effectivement en train de s’accomplir dans la réalité et dont il se fait le héraut, gênant dès lors pour les nazis eux-mêmes dans la mesure où il s’obstine à dire tout haut la folle vérité qu’il faudrait absolument taire. Milner, quant à lui, part du désastre qu’incarnent les camps d’extermination et prétend mettre tout le monde au pied du mur de la leçon qu’il convient d’en tirer pour aujourd’hui :

Le Juif est celui pour qui la chambre à gaz a été inventée7.

Admettons un instant cet énoncé, parfaitement recevable à première vue : les chambres à gaz signent, nous dit Milner, ce qui différencie radicalement et pour toujours le totalitarisme soviétique, si barbare et atroce soit-il dans sa criminalité de fond, et l’entreprise délibérée, techniquement programmée par les nazis, de l’éradication industrialisée d’un peuple comme tel8. Le nouveau des nazis, c’est la technique, affirme Milner dans le Juif de savoir9, ce qui le conduit d’ailleurs à reconnaître à Heidegger le mérite d’avoir été le premier à penser, avant tout le monde, cette vérité de fond, une différence qu’en revanche Hannah Arendt aura en partie manquée dans sa désignation insuffisante d’une trompeuse symétrie totalitaire entre les deux barba ries10. Occasion malgré tout pour lui de lancer à son tour son crachat sur Heidegger, non d’ailleurs sans une singulière inconséquence : car comment soutenir sérieusement que Heidegger serait le premier dont le génie philosophique aurait su appréhender et nommer la secrète vérité du nazisme, au point qu’Arendt aurait repris dans le Système totalitaire certaines formulations significatives de celui qui fut son maître, s’il est vrai que ce dernier fut à ce point immergé dans le nazisme que son adhésion à celui-ci aurait été « pleine, entière et définitive11 »?

Éradication techniquement programmée d’un peuple, donc, et pas de n’importe quel peuple : de celui précisément dont l’élection constitutive (revendiquée ou non, fantasmée ou non) a pu s’inverser diaboliquement en anéantissement sans retour. Et comment, en effet, ne pas reconnaître au peuple juif d’être depuis toujours celui qui sait, d’un savoir dont il aura dû à chaque fois payer le prix le plus fort, pourquoi c’est lui avant tout autre qu’une telle entreprise éradicatrice peut viser d’une manière préférentielle ? Cette donnée, qui tient à la singularité destinale du peuple juif, on peut soutenir rétrospectivement, et j’en donne acte à Milner, que presque aucune des philosophies dominantes de l’après-guerre (ni Sartre ni Merleau-Ponty en France, ni ailleurs Heidegger) n’en a affronté la dimension singulière au cœur de l’abomination nazie. Mais personne non plus parmi les penseurs qui furent nos aînés durant les belles années 1970 : ni Foucault, ni Lacan malgré son inlassable enquête du côté du Dieu juif, ni Barthes… mais peut-être, à sa manière déceptive et lancinante, obstinée, ouverte de plus en plus avec le temps à la singularité de la pensée et de l’existence juives, Derrida, grâce à qui j’entendis pour la première fois nommer dans l’enceinte philosophique le nom de Levinas autrement que comme celui d’un simple disciple de Husserl et de Heidegger (ce dont l’Écriture et la différence, premier ouvrage dans lequel beaucoup de ma génération découvrirent sa pensée, porte déjà témoignage).

Un ennemi mortel du juif : le chrétien

Ayant concédé à Milner ce point qui est d’importance, la question est : devons-nous lui accorder le reste de son impitoyable démonstration ? Y aurait-il par hasard une faille dans cette démonstration apparemment impeccable ? C’est en effet ce que je crois, et c’est ce que je souhaiterais exposer en insistant sur trois points significatifs : la manière dont Milner engage le débat en mettant au premier plan la dimension de l’« universel » mais en contournant la donnée pourtant essentielle du messianisme qui lui confère sa véritable résonance, le fait que cela le conduit à désigner comme l’ennemi radical du « nom juif » avant tout le christianisme et, dans une moindre mesure, l’islam, enfin l’apologie sans nuances d’un judaïsme sectaire, abstrait et paradoxal qu’il est possible de comprendre (que personnellement je décide de comprendre) comme la transposition, sur le fait juif et israélien contemporain, d’un paradigme dualiste de la scission, de la purification et de la guerre à mort hérité des beaux temps du gauchisme maoïste. J’ai déjà désigné au passage deux des ennemis les plus apparents du pamphlet milnérien : le christianisme et l’islam. C’est bien d’eux, en effet, qu’il est question d’une manière récurrente, comme la lecture du Juif de savoir, après celle des Penchants, le démontre à l’envi, et du christianisme avant tout. C’est-à-dire en l’occurrence exclusivement saint Paul, un Paul au reste passablement elliptique puisque réduit pratiquement à une seule proposition : celle, fameuse, qui prononce le « il n’y a plus ni Juif ni Grec » de l’épître aux Galates12. Cette lecture, en regard de celle de Badiou dans son propre Saint Paul13 à laquelle elle entend secrètement répliquer, paraît en somme singulièrement désinvolte, car Badiou, lui, prenait au moins le soin de détailler les grands écrits de Paul pour en examiner de son point de vue la dense teneur et les paradoxes apparents. C’est qu’il s’agit pour Milner non pas de s’intéresser à Paul pour lui-même, mais de répondre à Badiou sans le nommer14 et de contester frontalement sa thèse : Paul n’est pas du tout celui par qui adviendrait le miracle d’un universel libérateur qu’il serait loisible d’affirmer par-delà les clôtures du judaïsme antérieur de la Loi, mais celui qui, bien que juif, vient attester la rature du nom juif au profit d’un universel assassin15. Saint Paul devient donc la première figure détestable de ce juif renégat, tueur de juifs, qui est la cible préférentielle de la rage de Milner, lequel oppose sans nuances l’« universel facile » qu’il croit trouver dans la proclamation de la Bonne Nouvelle chrétienne (un universel de l’indifférenciation et du « quelconque » qui annulerait purement et simplement la singularité juive) et l’« universel difficile » qui serait celui qu’incarne le peuple juif (à quel titre, comment et pourquoi, Milner en revanche n’en dit rien).

Sauf qu’à examiner avec un peu plus de rigueur la réalité de la Bonne Nouvelle dont Paul est porteur, Milner en vient tout de même à nommer cette nouveauté en son point central, à savoir celui de la Résurrection, mais en le détachant malheureusement de l’onde de choc qu’il produit dans l’ensemble de la pensée paulinienne. Évoquant l’« invraisemblable » de cette Résurrection sans laquelle il n’y a pas en effet de christianisme qui tienne, Milner en vient ainsi à parler curieusement d’un troisième universel, d’un universel « impossible16 ». Les choses seraient donc moins simples qu’il ne semble ? Sans doute. Car s’il est vrai qu’il y a de l’impossible dans la révolution chrétienne (« point de réel » dans la langue de Lacan, « événement pur » dans celle de Badiou), comment faut-il articuler l’universel « facile » (celui du quelconque, où le juif comme tel se voit nié), l’universel « difficile » dont les juifs eux-mêmes seraient porteurs, et la vérité « impossible » dont les premiers chrétiens, tous juifs au départ, se font les apôtres exaltés ? Mystère, du moins tant qu’on ne nous en dit pas plus sur cette catégorie d’universalité qu’on déclare sans plus d’examen reprendre d’Aristote. Ce serait pourtant l’occasion de la mettre en question, comme d’ailleurs Milner lui-même le suggère en notant ingénument au passage que « l’universel est une notion obscure et confuse » (mais pourquoi alors en avoir fait l’axe de sa démonstration ?), et l’occasion également de reconnaître de quelle manière la vérité chrétienne s’est constituée d’abord contre la vérité grecque à partir de la vérité juive jamais renoncée mais transformée, pour finalement aboutir à une pensée neuve qui n’est plus de fait ni juive ni grecque17. Une perpétuation-transformation (Badiou parle fort justement d’une « re-subjectivation » de l’être-juif, et du discours chrétien comme d’une « troisième figure ») qui présuppose en son cœur la vérité messianique propre aux trois religions révélées, telle qu’elle se déploie sur des modes différenciés dans les trois. Les chrétiens pourraient ainsi éventuellement être autre chose que ces ânes caritatifs porteurs d’un universalisme mou que peint le sarcasme de Milner, c’est-à-dire ceux qui seraient comptables eux aussi d’une histoire révélée et sacrée irréductible à l’histoire profane, puisqu’en effet le mot messianisme ne veut rien dire d’autre. Un mot qui écorche apparemment les lèvres de Milner, alors que ce qu’il désigne est central et peut seul donner toute sa portée à ce que lui-même ne fait qu’effleurer en parlant d’« universel difficile » et d’« universel impossible ».

Un autre ennemi : l’islam

Quant à l’islam, la pensée de Milner en la matière ne diffère guère d’une doxa vulgaire déjà bien établie chez nous selon laquelle « islam » en général ne veut rien dire d’autre qu’intolérance, guerre aux chrétiens, et plus encore, foncièrement et férocement, guerre aux juifs, en somme une religion fanatique de violence conquérante avec laquelle tout dialogue est impossible. Autant dire que les « orientalistes » (catégorie floue que Milner identifie d’emblée à celle des islamologues : faut-il y inclure au même titre Victor Hugo et Henry Corbin ?) ne nous auront raconté à ce sujet que des sornettes, victimes manifestement de leurs rêves, voire, insinue avec quelque perfidie Milner, de leurs fantasmes :

Les fantasmes personnels de quelques Anglais et de quelques Français, de Lawrence à Genet, en passant par Massignon, y eurent une part non négligeable18.

La phrase mérite tout de même d’être commentée dans le surprenant rassemblement qu’elle propose. Serait-ce à dire, pour être un peu plus clair, que seuls quelques homosexuels à la libido déclarée (Genet) ou arbitrairement supposée (les deux autres) se seraient passionnés pour l’islam ? Serait-ce là le « fantasme » que le lacanien Milner entend nous faire prendre pour la racine inavouable de ces engagements, et est-ce à ce niveau d’analyse qu’il entend nous entraîner ? Révélatrice au demeurant me paraît, sous sa plume, la mention de Massignon, que son pamphlet associe sans explication et d’une manière plutôt cocasse à Lawrence d’Arabie et à Jean Genet, c’est-à-dire notamment, je suppose, à l’admirable Captif amoureux dont j’ai tenté moi-même de montrer en quoi il s’agit d’une des proses les plus belles et les plus inspirées du siècle qui vient de finir19. C’est qu’un esprit aussi prévenu et aussi viscéralement hostile au monde chrétien que celui de Milner ne saurait éprouver la moindre empathie pour le génie d’un homme qui a voulu se placer sur le terrain sacré de l’« hospitalité » entre deux cultures, de l’échange d’âme entre la grandeur sacrificielle du Christ et celle des grands saints de l’islam, à commencer par El Hallâj. Milner le sarcastique, lui, n’a cure de ces dimensions spirituelles et prétend nous ramener à la sécheresse d’un constat politique dont la haine du juif demeure à ses yeux le fil conducteur : si l’orientalisme européen d’hier fut la chimère d’un temps où il s’agissait d’aller à la rencontre d’une culture à la fois ignorée et colonisée, au risque de se leurrer sur le caractère foncièrement fanatique et intolérant de ladite culture, l’entente d’aujourd’hui entre le chrétien et le musulman ne saurait avoir lieu que sur le dos du juif et dans un accord tacite sur son élimination, ainsi que l’énoncent les Penchants :

Quiconque est habité par la vision orientaliste du monde tient tout Juif au Proche-Orient pour éternellement intrus (p. 80).

En somme, qu’on se le dise, tout ami de la culture arabo-musulmane est un antisémite en puissance20.

Milner prédicateur : d’un manichéisme à l’autre

Allons donc à l’essentiel, c’est-à-dire à cette logique manichéenne de la scission et de la pureté, à ce judaïsme sectaire, dans lesquels Milner prétend nous engager. Si Milner pense ainsi, en effet, s’il récuse avec une telle violence toute perspective de dialogue, c’est bien entendu parce qu’à ses yeux la politique (du moins ce qu’il considère comme tel) est le lieu de vérité de tous les autres discours et de toutes les autres postures. Or, pour celui qui se place au lieu persécuté du « nom juif », la politique semble ne vouloir dire en l’occurrence qu’une seule chose : la menace urgente qui pèse sur Israël, encerclée par un ensemble arabo-musulman meurtrier, et si peu défendue par une Europe à la fois veule et secrètement hostile. De ce point de vue, que Milner partage assurément avec d’autres, Israël ne saurait donc être un État comme les autres : c’est le lieu même, aujourd’hui, de la survie possible du « nom juif ». On en vient donc à un choix simple : vous êtes inconditionnellement pour ou contre Israël, un Israël appelé à se déclarer irréductible de par sa singularité à la raison politique occidentale (donc à la communauté internationale du droit), et il n’y a pas de troisième terme – une position extrême à laquelle, parce qu’il la considérait comme désastreuse, Derrida, on le sait, n’a cessé jusqu’à la fin de s’opposer de toute sa force. Les deux livres de Milner sont donc et se veulent clairement des livres de propagande, et toute propagande obéit à une règle simple, discriminante : dire qui sont nos amis, qui sont nos ennemis. À qui s’adresse par préférence Milner ? Son dernier livre l’énonce en clair : aux juifs, et avant tout aux membres de la communauté juive de France. Mais en quelle qualité ? Manifestement en qualité de converti de fraîche date, animé de la sainte intolérance propre à tous les néophytes, et sous l’influence clairement reconnue de feu son ami Benny Lévy, maître en études juives comme il le fut jadis en études maoïstes.

Il n’est pas question, bien sûr, d’ironiser sur le temps qu’il aura fallu à l’ancien militant de la Gauche prolétarienne qu’est Milner pour s’identifier comme juif et en tirer les conséquences extrêmes qu’il en tire aujourd’hui. Lui seul, de fait, pourrait dire quel travail biographique, quels drames personnels, quels événements et quelles rages auront conduit certains de ses amis et lui-même à cette véritable conversion, à ce retournement spectaculaire de la thèse que soutenait encore Benny Lévy, alors dirigeant de la Gauche prolétarienne, en 1974 :

Il faut essentiellement reconnaître qu’il n’y a pas un droit de la Diaspora à venir se fixer en Palestine21.

Toute conversion, au reste, est assurément respectable, du moins dès lors qu’elle fournit les raisons de sa nouvelle parole et de l’abandon de l’ancienne. Or, c’est là que le bât blesse, dans la mesure où il semble bien que ces raisons demeurent voilées et que le dogmatisme de la première thèse (« les Juifs n’ont rien à faire en Palestine ») se soit prolongé dans l’énoncé inversé de la seconde (« il faut préserver de toute contamination la pureté du nom juif et être inconditionnellement pro-israélien »). Il y a, de fait, quelque chose qui suscite un profond malaise dans l’écriture de Milner, dans ce style fait à la fois de formalisme logique et de rage, dans le secret divorce entre des thèses avancées sur un mode froid, professoral et sans réplique, et la violence subjective qui en constitue la basse continue : c’est que, dans cette rage qui vise à la fois l’autre et secrètement soi-même, on a le sentiment de reconnaître, à peine transmué, le féroce manichéisme dont fut souvent tissé le gauchisme maoïste d’alors22. Visées différentes hier et aujourd’hui, mais paradigme de fond commun. Visées différentes : pureté prolétarienne dans un cas, pureté du « nom juif » dans l’autre. Paradigme commun toutefois dans les deux occurrences : celui de la scission radicale, de la lutte à mort entre l’Ami et l’Ennemi, entre l’Un et l’Autre, entre le Pur et l’Impur. Une guerre supposant à la fois que l’Un ne peut s’affirmer que par la négation de l’Autre, et que cet Un doit se constituer sans fin par l’expulsion féroce de tout ce qui en lui-même également peut faire écho à la puissance maléfique de cet Autre (guerre entre les deux lignes, guerre entre les deux voies, Duel sans fin… jusqu’à quelle victoire ?). Impureté bourgeoise hier, impureté antisémite aujourd’hui : guerre inexpiable au dehors et guerre impitoyable en soi-même, pour que triomphe à la fin la pureté sans altérité.

Une injonction paradoxale, voire suicidaire

À qui, de fait, Milner réserve-t-il ses coups les plus durs ? Au chrétien, soupçonné d’universalité molle et bêlante, réconcilié avec l’abjection du démocratisme sans rivages ? En un sens oui, mais pas seulement. À l’islam ? On subodore que Milner n’en connaît pas grand-chose, juste ce que l’actualité lui donne à percevoir de son point de vue, un grand cri rauque et bestial contre Israël, et ce que d’autre part sa culture lui donne à méditer négativement (le romantisme vain de l’orientalisme européen). À qui donc à la fin s’en prend-il si violemment et si follement ? Mais au juif bien sûr, à ce juif que lui-même aura été du temps qu’il se méconnaissait comme tel (les années Lacan, les années Mao, encore et toujours), à ce qu’il appelle, comme Benny Lévy, le « Juif de négation23 », figure absolument détestable dont à ses yeux le Juif de savoir aura été en Europe, jusqu’à la prise du pouvoir par les hitlériens, la plus pathétique incarnation. Le juif allemand de préférence, parce que le monde du savoir était alors principalement le monde allemand du savoir : et de citer, au choix, Panofsky, Leo Strauss, Husserl, ou encore Hannah Arendt sur la figure de laquelle il s’arrête un peu plus longuement. D’où l’injonction comminatoire que ces deux livres adressent aux juifs de France : vous, les juifs de France, vous devez à mon image abandonner toute illusion de vous maintenir dans cette assimilation qui n’est rien d’autre que la négation criminelle et sans excuses du nom juif24. À ceux de vos aînés qui ont encore cru cela et qui en sont morts, vous devez inconditionnellement de rompre avec cette chimère, avec le savoir anonyme et sa promesse d’universalité qui ne vous confèrent rien de ce qui est par ailleurs votre véritable identité et votre véritable souche, vous devez abandonner et l’Europe et sa culture et vous vouer entièrement à ce qui est aujourd’hui le seul lieu possible de survie de l’être juif : non pas le savoir… mais l’étude. Il faut renoncer à l’Europe, il faut renoncer à la raison des Gentils, qui avait pourtant fourni jusqu’ici à Milner la matrice de tous ses livres : Herman Cohen a eu tort, Husserl a eu tort, Hannah Arendt a eu tort, tous ils se sont dérobés à se reconnaître comme juifs, tous ils ont participé à leur manière à l’extermination du « nom juif ».

En quoi cette injonction est-elle, comme je l’annonçais en commençant, non seulement sectaire mais « paradoxale » et peut-être même secrètement folle ? En ce qu’elle émane précisément de celui qui parle encore le langage de l’« ennemi », la langue savante du savoir, du savoir logique, lacanien, foucaldien, normalien, philosophe, non la langue juive de l’étude. Injonction paradoxale en ce que Milner semble faire la morale aux autres (à tous les juifs assimilés, au fond) au nom d’une discipline qu’il ne pratique pas25. Je faisais remarquer que Milner semble n’accorder aucune place à la notion de « messianisme », sans laquelle pourtant je ne crois pas que puisse jamais exister aucun « nom juif » : il serait temps tout de même que lui-même nous dise de quelle conception de l’histoire il se réclame, et si aucune histoire sacrée n’est par lui envisageable, puisqu’il se déclare athée, au nom de quoi il se permet de parler de l’« étude » comme constitutive de l’identité juive, une identité qui paraît dans son texte si désincarnée, si abstraite, si éloignée de toute histoire vivante et de tout appel. Une injonction paradoxale qui apparaît en outre comme une injonction suicidaire si elle devait être obéie jusqu’au bout. Car Milner se met lui-même au pied du mur : ou l’imposture (comment exhorter les autres à une conversion dont on s’excepterait soi-même ?), ou le reniement effectif de tout ce qui a pu le constituer dans le passé comme intellectuel – on aurait dit hier « bourgeois », on dira désormais « assimilé ». Mais s’il abandonne et abjure entièrement la scène philosophique, sous prétexte que la philosophie est grecque et que le Grec est l’ennemi mortel du juif26, vers quelle autre vérité se tournera-t-il ? Serait-il en train d’incarner, après la figure problématique du « lacano-maoïsme », celle, non moins problématique, du « lacano-judaïsme », ou, pour le dire plus sérieusement, du judaïsme sans la révélation, du Talmud sans Dieu et de la foi sans la foi ? Car enfin, qu’est-ce au juste que l’étude, si elle n’est pas seulement une idée de philosophe ? Levinas le savait, et Rosensweig, et Scholem, et Buber, et Néher, parmi les grands dont les noms viennent en tête : la tradition juive, la Tora, mais encore le Talmud, mais encore la Kabbale, soit la haute spiritualité juive en sa longue complexité, que le nom de Levinas, si prestigieux soit-il, à lui seul ne résume pas. La langue hébraïque, sacrée, de l’Alliance, et tous les affluents que ce grand fleuve est venu nourrir…

Jérusalem ville sainte et la vocation d’Israël

À la hautaine vindicte et à la rage sophistiquée de Milner, j’opposerai donc ma propre raison, qui est en effet occidentale, européenne, philosophique et chrétienne (mais certainement pas « social-chrétienne » au sens où il l’entend). Je n’accepte pas, pour tout dire, cet ultimatum un peu fou lancé aux juifs de gauche, à ces juifs progressistes de la Diaspora assoiffés de justice qu’il accuse purement et simplement d’être les liquidateurs du nom juif dès lors qu’ils soutiennent « les ennemis d’Israël » et qu’ils ont la faiblesse, par exemple, de s’intéresser aux Palestiniens, ces éternels perdants dont il parle avec un mépris cinglant et même atroce en reniant du coup les mots d’ordre gauchistes des années 1970 (« Palestine vaincra ») qu’il a probablement scandés comme les autres27. Mais je n’accepte pas non plus ce rétrécissement sectaire d’une pensée juive qui, pour être fidèle au nom juif, devrait être lavée de toute contamination ou de tout rapprochement avec la spiritualité chrétienne comme avec la spiritualité musulmane. C’est justement ce mot, « spiritualité », qui n’apparaît jamais dans les textes de Milner, et pour une bonne raison, je crois : c’est qu’un tel terme désigne ce qui, dans la pensée, est irréductible à toute instrumentation politique, à tout jeu de la puissance, à tout dualisme grossier. Ce qui manque ici, décidément, c’est cette hauteur de vue qu’on trouve en revanche dans toutes les méditations issues au fil du temps de cette source commune que Massignon le mystique nommait la « tradition abrahamique ». Ce n’est pas un bas et facile œcuménisme ou une vague « rêverie orientaliste » qui me fait dire cela, c’est la lecture de ces textes, tout simplement, et la perception que j’ai pu avoir, au fil des années, de ce corps vivant et parlant qu’ils sont, comme de l’importance qu’ils prennent dans l’existence de tel ou tel de mes amis, juif ou non.

Je ne prendrai en l’occurrence, de ce que j’entends par « histoire sacrée », qu’un seul exemple qui est à mes yeux parlant pour ne pas dire criant (si les pierres pouvaient crier…) : « Jérusalem », qui est depuis toujours le lieu intense d’un tel corps vivant. Jérusalem capitale administrative de l’État d’Israël ? Sans doute, par une décision des Israéliens, dans la logique profane des États, des politiques qui naissent et changent, des partis, des jeux de la guerre, de la victoire et de la défaite, qui n’ont qu’un temps et ne décident fondamentalement de rien, sinon de l’alternance des raisons du plus fort. Mais Jérusalem « la trois fois sainte » est aussi et surtout bien autre chose, et depuis bien plus longtemps. Il faut en effet le dire clairement, en tenant tête à toutes les folies guerrières, à toutes les volontés de puissance du moment : il n’y aura d’issue pour personne dans ce lieu du monde, et dans le monde que promet ce lieu, tant que ne sera pas inscrit dans les faits que Jérusalem n’appartient à personne, qu’elle n’est la propriété de personne, qu’elle n’est offerte à la convoitise de personne, mais qu’elle est par elle-même et de toujours souveraine, ce qui veut dire hétérogène à tout calcul, à toute puissance étatique, à toute revendication partisane. Le mot lieu saint, en clair, dit cela, et rien que cela28. C’est cette vérité, avant tout, que j’oppose à Milner comme à d’autres : s’il n’y a que l’histoire profane et que le jeu de la puissance, alors c’est combat de nègres dans un tunnel et nous n’avons plus rien à nous dire les uns aux autres. Dans ce cas, en effet, il n’y a même pas un « universel difficile », il n’y a tout simplement plus aucun universel, aucune fraternité, aucune appréhension de la voix de l’Autre et du visage de l’Autre (certains, parmi ceux qui citent volontiers Levinas, devraient tout de même réfléchir à la manière dont leurs prises de position effectives sont parfois violemment en contradiction avec ce que sa pensée proclame). En revanche, aux yeux de ceux pour qui l’histoire sacrée est supérieure en sa vérité souveraine aux jeux de la puissance comme aux rages de l’histoire profane, cette logique meurtrière et duelle de la guerre, de la purification et de la scission ne peut pas être le dernier mot, ni l’intégrisme suicidaire du philosophe Milner l’ultime slogan. Si jamais ce projet fou d’une vérité juive purifiée de toute altérité devait se réaliser, en effet, ce n’est pas le salut du « nom juif » qu’il signerait, contrairement à ce que semble croire Milner, mais, je le crains, après la destruction sans remède des juifs d’Europe, de la culture juive européenne et de sa langue, le yiddish, la seconde plus grande catastrophe qui serait advenue au peuple juif dans cette déjà longue histoire qui est celle, secrète, de son élection. Je dis « son élection » parce que le chrétien que je suis ne peut pas parler un autre langage, parce que cette élection existe et que vis-à-vis d’elle, selon les mots du juif Paul, « Dieu ne se repent point ». Ce qui veut dire qu’aux yeux d’un chrétien rien n’efface, au contraire, ce qui fut depuis le premier jour la mission d’Israël, son identité spirituelle, faite à la fois de son irréductible singularité d’appelée et de son devoir de témoignage vis-à-vis du reste de l’humanité dont elle se sait, depuis le premier jour aussi, comptable (tous les textes de la spiritualité juive commencent et finissent par là29). Raison pour laquelle j’ai cru pouvoir écrire30 que les jeunes refuzniks de l’armée israélienne qui refusent de servir dans les territoires occupés, parce que cela est à leurs yeux contraire à l’âme et à l’éthique juives, incarnent à leur manière l’honneur d ‘Israël, et peut-être davantage que ceux que nous avons vus l’été dernier au journal télévisé faire leur prière devant leurs chars avant d’aller tuer du Libanais (si possible du Libanais « terroriste », mais comment faire le tri ?). Peut-être que je me trompe, que j’ai mal lu, que je suis victime à mon tour de mes aveuglements, mais si le « nom juif » ne veut pas dire cela, cette hauteur spirituelle qui m’est à moi-même irremplaçable, que veut-il dire ?

  • *.

    Philosophe et écrivain. Auteur de Seul un Dieu peut encore nous sauver, Paris, Ddb, 2002 ; Il faut sauver la politique, Leo Scheer, 2004 ; Catholique, Paris, Ddb, 2005 ; Pour Bataille, Paris, Gallimard, coll. « L’infini », 2006.

  • 1.

    Jean-Claude Milner, le Juif de savoir, Paris, Grasset, 2006.

  • 2.

    Id., les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris, Verdier, 2003.

  • 3.

    J.-C. Milner, les Penchants…, op. cit., p. 64.

  • 4.

    Ibid., p. 97. C’est moi qui souligne le mot « programme ».

  • 5.

    Ibid., p. 12.

  • 6.

    J.-C. Milner, « Ces deux moitiés de l’homme, l’Europe et l’islam », les Penchants…, op. cit., p. 99.

  • 7.

    J.-C. Milner, les Penchants…, op. cit., p. 59.

  • 8.

    Id., « La Kolyma n’est pas Auschwitz », le Juif de savoir, op. cit., p. 149.

  • 9.

    Id., le Juif de savoir, op. cit., p. 154.

  • 10.

    Ibid., p. 153-161.

  • 11.

    Ibid., p. 131. Le crachat était déjà là, pour qui sait lire, dans les Penchants…, op. cit., p. 57, sous une forme inqualifiable : « Lui fut épargnée (à Heidegger) la douloureuse nécessité, à laquelle je ne suis pas sûr qu’il se fût dérobé, de déduire philosophiquement la légitimité des lois anti-juives. » C’est moi bien sûr qui souligne la bassesse de cette pointe gratuite par laquelle Milner tente subrepticement de nous faire prendre Heidegger pour le très nazi Carl Schmitt. Je me demande s’il arrive à Milner d’avoir honte : apparemment pas. Faut-il rappeler ce fait minimal que, durant le bref exercice assurément plus que reprochable de son rectorat, Heidegger s’est opposé clairement à deux mesures, et non des moindres, réclamées par les mouvements de jeunesse nazis, la première portant sur les autodafés de livres et la seconde sur l’affichage de placards anti-juifs ? Quel étrange « nazi » nous avons là, tout de même…

  • 12.

    J.-C. Milner, les Penchants…, op. cit., p. 34 ; le Juif de savoir, op. cit., p. 104-108.

  • 13.

    A. Badiou, Saint Paul, Paris, Puf, 1997.

  • 14.

    J.-C. Milner, le Juif de savoir, op. cit., p. 107.

  • 15.

    Id., « La conversion chrétienne n’est rien de plus et rien de moins que la rature du nom juif », le Juif de savoir, op. cit., p. 111.

  • 16.

    Id., le Juif de savoir, op. cit., p. 106.

  • 17.

    C’est ce que j’ai tenté d’exposer dans Le jour est proche, Paris, Desclée de Brouwer, 2003. Ce livre était pour moi l’occasion de prolonger ce que j’avançais dans Histoires du mal à propos de l’« événement-Christ » et de déployer cette logique paradoxale de la pensée paulinienne, fondée en effet sur le réel de la Résurrection, articulée à une pensée inédite de la paternité et de la filiation, et incarnée dans la promotion d’un « nouvel amour » qui semble le cadet des soucis de Milner.

  • 18.

    J.-C. Milner, les Penchants…, op. cit., p. 79.

  • 19.

    B. Sichère, le Dieu des écrivains, Paris, Gallimard, coll. « L’Infini », 1999. Milner, lui, invoque le texte médiocre et absurde d’Éric Marty (les Penchants…, p. 155), attaché à démontrer selon un a priori partisan et bien ancré que Genet a « toujours » été antisémite, et que c’est là la bonne grille pour déchiffrer des textes dont la vérité poétique se situe pourtant à l’évidence par-delà toute adhésion à aucune cause idéologique ou politique. Reste que Genet aime alors certains Palestiniens (et aussi les femmes palestiniennes, ce qui est tout de même un comble, n’est-ce pas, pour un homosexuel) comme il aima les Black Panthers et comme il aima toujours les pauvres et les humiliés : ah, le méchant homme que voilà !

  • 20.

    Ceux que cette intolérance rebute ne manqueront pas, comme moi, de regretter que les éditions Verdier, qui n’ont cessé de publier, sous l’impulsion de Benny Lévy, de grands et beaux textes de la mystique juive, aient décidé de donner congé, sans plus d’explication, à la précieuse collection « Islam spirituel » que dirigeait avec compétence Christian Jambet sur les traces de son maître Henry Corbin.

  • 21.

    Philippe Gavi, Jean-Paul Sartre, Pierre Victor, On a raison de se révolter, Paris, Gallimard, coll. « La France sauvage », 1974, p. 297.

  • 22.

    Pas toujours, bien sûr : le maoïsme fut une large nébuleuse. Et à la condition de ne pas omettre la manière dont, chez certains, ce manichéisme et cette rage de la scission se trouvèrent corrélés au souci sacrificiel du prochain en la figure humiliée du Prolétaire. Je renvoie en l’occurrence à la lecture précieuse d’un livre aujourd’hui bien oublié mais qui fit en son temps un certain bruit, l’Ange, de Christian Jambet et Guy Lardreau (Paris, Grasset, 1976). La référence au premier christianisme y est explicite. C’est à peu près dans le même temps que, chez d’autres de la même mouvance, vont se produire, avec de longues conséquences, l’échange de la figure emblématique du Prolétaire pour celle du Juif persécuté et la conversion du paradigme léniniste ou maoïste en un paradigme judaïsant et néo-sioniste. Toute l’histoire de la relation d’intimité philosophique et affective entre le vieux Sartre et Benny Lévy comme celle de l’évolution récente de la revue Les Temps modernes sont à écrire de ce point de vue : cette histoire est celle, intense, de l’onde de choc de Mai 68. On aura une idée de cette onde de choc en découvrant les témoignages inédits et passionnants rassemblés, autour de la figure de Benny Lévy, par la revue La Règle du jeu (no 33) dans sa livraison de janvier 2007.

  • 23.

    J.-C. Milner, le Juif de savoir, op. cit., p. 186 sq.

  • 24.

    Id., les Penchants…, op. cit., p. 100.

  • 25.

    Id., le Juif de savoir, op. cit., p. 59 : « Je n’ai aucun titre à m’engager dans cette voie. »

  • 26.

    J.-C. Milner, le Juif de savoir, op. cit., p. 129 : mais alors les Septante ? Mais alors Philon ?

  • 27.

    Id., les Penchants…, op. cit., p. 77-78 ; le Juif de savoir, op. cit., p. 187.

  • 28.

    Sur cette question, décisive pour chacun des trois monothéismes, du lien de la Jérusalem terrestre à la Jérusalem céleste, comment ne pas dire à quel point je me sens proche de ce qu’écrit Levinas dans le chapitre « L’État de César et l ‘État de David » de son Au-delà du verset (Paris, Minuit, 1982) ? Chaque phrase en est à relire et à méditer.

  • 29.

    Parmi cent passages qu’on peut trouver chez Levinas, celui-ci, au hasard : « L’accueil de l’Étranger que la Bible recommande inlassablement ne constitue pas un corollaire du judaïsme et de son amour de Dieu… mais est le contenu même de la foi » (Difficile liberté, Paris, Le Livre de poche, p. 243).

  • 30.

    B. Sichère, Il faut sauver la politique, op. cit. Ces jeunes refuzniks rappellent tout simplement, au risque de passer pour des traîtres, cette vérité que l’antisémite de son côté n’entend pas : « C’est pour l’humanité entière que le judaïsme est venu » (E. Levinas, Difficile liberté, op. cit., p. 247). Bien entendu, ce que j’énonce ici de la position du chrétien vis-à-vis de l’élection juive recoupe sans s’y confondre et relance à la fois le dialogue, en son temps, de Claudel avec le « Juif d’Anvers » (Cahiers Paul Claudel, no 7, Paris, Gallimard, 1968), que Levinas commenta, tout comme celui de Massignon avec Judah Magnes et Martin Buber, qu’apparemment Milner ne connaît pas bien, à moins qu’il ait décidé, parce que cela lui était plus commode, de n’en rien savoir (voir Christian Destremau et Jean Moncelon, Massignon, Paris, Plon, 1994, notamment p. 304 sq.).