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Critique de la raison impure. Entretien

mars/avril 2017

#Divers

Depuis le premier volume de la Technique et le Temps (1994), vous interrogez le rôle de la technique dans le monde contemporain1. Vous insistez sur l’ambivalence de ses effets sur nos existences : comme l’écrivait Paul Virilio, « l’invention du navire est aussi l’invention du naufrage ». On a le sentiment que votre propos est de plus en plus sombre et alarmiste : la technique y apparaît plus comme un péril que comme un secours. Qu’est-ce donc que la « disruption » qui donne son titre à votre dernier ouvrage2 ?

Ma méditation sur la technique se fait de plus en plus ténébreuse parce que la technique et la technologie, de plus en plus puissantes, désintègrent les organisations sociales et l’intelligence collective qui sont pourtant à l’origine de ces technologies mêmes. Cela donne lieu à des états de fait sans que s’élabore un véritable état de droit. Les transformations, engagées de manière irresponsable, ne viennent pas de la technique cependant : elles relèvent de logiques de marché et de l’incapacité des hommes à anticiper leurs effets ruineux. Le problème n’est donc pas la technique, mais la bêtise. La technique est à la fois ce qui nous rend bêtes et ce qui nous permet de lutter contre notre bêtise. Il ne s’agit pas de rejeter la technique, mais de la penser et d’apprendre à penser avec elle.

La disruption

Le terme de « disruption » fut employé par Jean-Marie Dru pour décrire des stratégies économiques consistant à prendre ses adversaires de vitesse et par surprise3. La disruption est un acte de guerre économique – qui pourrait conduire à la guerre tout court. Elle apparaît au moment du World Wide Web. Ce n’est pas un hasard : le Web constitue l’espace disruptif contemporain4. Conçu initialement par le Cern (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) pour favoriser les débats entre physiciens et informaticiens, puis avec les citoyens, le Web a été versé dans le domaine public et des milliards de personnes se sont connectées en l’espace de dix ans, entre 1993 et 2003. Au début des années 2000, le Web social voit apparaître les blogs. Vers 2010, les réseaux sociaux transforment radicalement ce qui faisait l’intérêt de ce Web social comme nouvel espace d’expression : la réticulation généralisée est à l’origine de la disruption, comme évolution mimétique et irréfléchie d’où la délibération est éliminée, alors même que le Web avait été conçu pour la reconstituer.

Pour comprendre le processus disruptif, il faut relire Bertrand Gille, qui étudie le rôle de la technique dans l’histoire sur la proposition de Lucien Febvre, son directeur de thèse5. Bertrand Gille s’est ainsi attaché tout d’abord à comprendre le rôle de la machine à vapeur dans l’histoire du xixe siècle. La technique est devenue grâce à lui un objet historique noble6. Auparavant, la technique était un objet « ignoble », un objet trivial, pour la philosophie comme pour les sciences. Je me suis au contraire attaché à montrer – après Canguilhem, Leroi-Gourhan, Simondon et Gille – que la technique non seulement n’est pas triviale, mais constitue la condition de possibilité de tout ce qui n’est pas trivial.

Dans les « prolégomènes » de son Histoire des techniques, Gille montre, d’une part, que toute société humaine est fondée sur un système technique et, d’autre part, que ce qui fait la cohérence et la durabilité des sociétés est leur manière d’articuler la dynamique transformatrice du système technique avec la cohérence des systèmes sociaux7. On peut en retracer l’histoire. Avec la révolution industrielle, au début du xixe siècle, l’économie est dominée par l’impératif de l’innovation permanente. Napoléon puis Bismarck instaurent une nouvelle « gouvernementalité », une nouvelle forme d’État et de puissance publique, qui assure l’ajustement entre le système technique et les systèmes sociaux par la réforme constante des institutions et des lois. Avec Roosevelt et l’organisation tayloriste du travail, un nouveau modèle, dit consumériste, s’impose aux États-Unis en 1934, que les États européens commenceront à imiter après la Seconde Guerre mondiale. À la fin les années 1970, les néolibéraux (qui s’appellent à l’époque les « néo-conservateurs ») remettent en question ce modèle pour des raisons essentiellement géopolitiques, dans un contexte où l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) a décidé de fixer le prix du pétrole, où le prix des matières premières en général augmente considérablement et où certains pays d’Asie attirent des unités de production et des investissements étrangers. Pour ne pas que le contrôle du capitalisme et de ses profits leur échappe, les Républicains américains et les Conservateurs britanniques développent une stratégie consistant à financiariser l’économie tout en éliminant l’État dans son rôle d’arbitre des rapports entre évolution du système technique et transformation politique des systèmes sociaux.

Les fonctions de l’État sont alors remplacées par la création de marchés de services – y compris, sous la présidence de Bush junior, celles de sécurité et de défense nationale. L’État est considéré comme un frein à ce qui devient une innovation spéculative, conçue selon des logiques financières de prédation, et non de maintien de la solidarité sociale. La liquidation du government, selon les mots de Reagan, permet de spéculer sur les masses financières – au prix de ce que Durkheim appelle l’anomie. Dans ce contexte, le déport du capitalisme industriel vers les « nouveaux pays industriels » (la Chine, la Corée, etc.) est en réalité un déport du risque (de grève, d’immobilisation du capital dans les machines…) qui permet de se concentrer sur la soft entreprise (contrôle de la marque, contrôle des financements, contrôle des holdings, selon le modèle de Nike par exemple), à la fois planétaire et spéculative, c’est-à-dire ignorante de ses conséquences « déséconomiques8 ».

Autrement dit, une transformation profonde de la société a déjà eu lieu quand arrive la révolution numérique. En quoi celle-ci aggrave-t-elle cette financiarisation du capitalisme qui, par ses effets disruptifs, a commencé de désorganiser nos systèmes sociaux ?

Cette transformation va en effet être stimulée à l’extrême en 1993 par le Web. Le modèle « libertarien » (libertarian), qui milite pour la suppression des lois au profit des contrats commerciaux, va alors se substituer à la « révolution conservatrice » pour réaliser plus efficacement les mêmes objectifs. Peter Thiel, fondateur de PayPal et de Facebook, aujourd’hui conseiller personnel de Donald Trump, explique qu’il faut détruire l’État, la démocratie et l’espace politique, et liquider les lois qui empêchent le fonctionnement du marché9. La numérisation généralisée, en accentuant la connectivité, court-circuite les territoires, leurs législations et leurs fiscalités.

Outre que le réseau contrôle des échanges qui ne passent plus par les États, il remplace les individus par leurs doubles et les rend ainsi calculables, solubles dans les comportements moyens. Chacun produit des traces comportementales dont les plates-formes, par l’intermédiaire de modèles probabilitaires, effectuent des calculs qui tendent à se substituer aux individus eux-mêmes en les prenant de vitesse10. La technologie numérique casse donc toute forme d’intermédiation, de régulation et de délibération en court-circuitant aussi bien les individus que les systèmes sociaux et les puissances publiques. La stratégie disruptive fait en sorte que vous arrivez toujours trop tard.

La disruption est donc d’abord une accélération presque inconcevable de la vitesse de la circulation et du traitement des informations. Le premier à avoir souligné la nouveauté des questions politiques posées par la vitesse – vous l’avez cité –, c’est Paul Virilio. Il explique ainsi que les négociations sur le désarmement entre Nixon et Brejnev en 1972 furent engagées lorsque les états-majors américain et russe comprirent qu’en raison de l’accélération des performances de calcul aussi bien que de tir, la guerre atomique était vouée à se déclencher sans que personne ne l’ait décidé11. Cette extrême vitesse produit un « extrême désenchantement12 », bien au-delà de ce qu’avait anticipé Max Weber en 1905.

Le gouvernement des algorithmes

La stratégie disruptive a-t-elle donc pour fin la destruction de l’État et signe-t-elle la faillite du politique et de sa capacité de décider et d’organiser la société ?

Cette stratégie a pour objectif de remplacer l’État par des calculs algorithmiques en mettant les technologies cognitives (l’informatique, l’intelligence artificielle, les big data, le deep learning) au service d’un modèle computationnel guidé par le marché. C’est une « gouvernementalité algorithmique13 », purement automatisée.

Une telle gouvernementalité cependant n’est pas viable. Frédéric Kaplan a montré comment le capitalisme linguistique de Google – qui repose sur la vente aux enchères des mots, ainsi que sur la correction et la traduction automatiques – conduit inexorablement à réduire les langues aux manières moyennes de les parler ou de les écrire, donc à leur appauvrissement entropique14. Les chaînes de Markov mises en œuvre par Google, pour faire du calcul de probabilités aux deux tiers de la vitesse de la lumière sur des milliards de données, soumettent toutes les activités linguistiques à des moyennes. Or on sait depuis Ferdinand de Saussure que ce sont les exceptions, c’est-à-dire les écarts diachroniques, qui font évoluer les langues. Google renforce le caractère synchronique du langage et transforme ainsi de plus en plus le signe linguistique en un signal informationnel. La langue n’est pourtant pas de l’information calculable, mais le milieu de l’incalculable, de l’inespéré. Dans un article de 2008, Chris Anderson prétend que, dans la mesure où Google fonctionne sans l’aide des linguistes et fait de meilleures prévisions que l’Oms en matière d’épidémiologie, il vaudrait mieux remplacer les médecins et les linguistes par des data scientists spécialisés par domaine15.

Le calcul des algorithmes, c’est de l’entendement automatique : la délégation à une machine du fonctionnement analytique de l’entendement tel que Kant le conceptualise dans la Critique de la raison pure. Mais l’entendement sans la raison ne produit pas de savoir. Les schèmes de l’imagination transcendantale sont en réalité produits par des artefacts qui prennent la raison de vitesse et qui sont contrôlés par les grandes entreprises capitalistes de la Silicon Valley. Nous devons ainsi nous engager dans une nouvelle critique de la raison contemporaine. Il faut penser une nouvelle organisation des savoirs et des pouvoirs publics aussi bien que privés qui redessine les limites d’une raison dont nous savons désormais qu’elle est impure, c’est-à-dire technologique, qui fasse de ce pharmakon qu’est l’artefact numérique un remède, et non un poison.

Aujourd’hui, le numérique est une économie de prédation qui pille les secteurs au lieu de les cultiver. Ce n’est plus seulement l’épuisement des ressources naturelles, mais aussi l’épuisement des ressources humaines, intellectuelles, affectives, sensibles, artistiques qui sont anéanties à force d’être standardisées. S’il y a un avenir à l’humanité, il passe par la culture de ses capacités à surmonter les effets entropiques de la raison algorithmique, qui relève de l’entropie informationnelle. Nous devons en conséquence repenser toute l’économie et toutes les technologies en vue de valoriser systématiquement l’anti-entropie. Cela suppose de promouvoir et de pratiquer cette technologie au service non seulement de l’entendement, mais aussi de la raison, au service non pas des business models de la Silicon Valley, mais au service du monde entier.

Il y a donc une issue : mettre les automates au service de la désautomatisation, c’est-à-dire de l’intelligence, et mener une nouvelle critique de la raison impure, en redonnant des fins rationnelles au calcul.

Notre folie ordinaire

Dans la seconde partie de votre livre, vous montrez que la société automatisée conduit à un devenir-fou. La folie s’est immiscée dans la raison impure. Vous invitez à refaire, mais autrement que Foucault, une histoire de la folie et de la raison. Comment entendez-vous cette raison qui est devenue folie ordinaire ?

Ce livre part d’un énoncé, celui d’un jeune homme de 15 ans, Florian, qui dit : « Vous, les adultes, vous ne comprenez rien à ma génération, nous ne rêvons plus, nous n’aurons pas d’enfants, nous n’aurons pas de travail, nous sommes la dernière génération. » C’est très violent, comme un coup de poing dans la figure. Je me suis dit : Florian pratique la parrêsia, au sens de Foucault ; il dit ce que tout le monde pense, mais que personne ne veut reconnaître. Notre horizon n’est-il pas la fin du monde ? Nous sommes tous hantés par cette question.

Notre régime de folie ordinaire est d’abord un phénomène de dénégation. Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Heidegger (son antisémitisme, son nazisme), il reste un philosophe fondamental, parce qu’il a mis la dénégation – de ce qu’il appelle « l’être vers la mort », se traduisant dans l’histoire de la métaphysique par « l’oubli de l’être » – au cœur de l’existence humaine. Dans « Le concept de temps », il affirme que la seule chose que nous sachions vraiment, très intimement, ce dont personne ne doute, c’est que nous sommes mortels16. Mais la chose que nous dénions en permanence et le plus profondément, c’est que nous sommes mortels. Nous vivons dans ce savoir la plupart du temps sur le mode du non-savoir que Heidegger appelle Besorgen, « affairement », qui est une dénégation et qui peut conduire au déni.

La folie ordinaire résulte du sentiment partagé par tous qu’il n’y a pas d’avenir et du déni qui consiste à dire à la marquise que malgré cela tout va très bien. La disruption produit une perte totale de capacité de prise de décision sur sa propre vie. Dans la Société automatique, je me suis appuyé sur les commentaires d’Alan Greenspan, invité à s’expliquer devant le Sénat américain en octobre 2008 sur la crise financière, et qui a répondu en substance qu’on ne maîtrise plus rien à cause des algorithmes et que le savoir économique a ainsi été désintégré17.

Vous revenez à cet égard sur la dispute entre Derrida et Foucault concernant l’interprétation de Descartes sur la folie. En quel sens Descartes nous aide-t-il encore à penser cette nouvelle folie ?

La question fondamentale est celle du calcul. Et il nous faut en effet passer par la manière dont Foucault et Derrida s’écharpent sur le rôle de la folie chez Descartes18. Derrida a sans doute raison de dire qu’avec le malin génie, la folie est présente dans la raison : c’est à partir de la possibilité de la folie que le philosophe peut méditer. En effet, la pensée requiert un « grain de folie » : Sénèque et les stoïciens le disaient, et déjà Socrate avant eux quand il parle de l’enthousiasme d’Ion ou rapporte les propos de Diotime sur le délire d’Éros. Courir après un savoir, c’est toujours être follement et éperdument passionné par le savoir.

En même temps, quelque chose échappe à Derrida, que Foucault met en évidence dans sa réponse dix ans plus tard : le rêve est au cœur de l’activité de Descartes. Mais les deux philosophes ignorent la question du calcul. Dans les Règles pour la direction de l’esprit, Descartes montre qu’il peut projeter sa mémoire hors de sa mémoire, dans des livres, sur les cahiers, et que c’est à cette condition qu’il peut faire de la géométrie, calculer, mettre en œuvre son entendement et sa raison19. À travers l’écriture, la lecture et la répétition, il révèle le caractère externe de la mémoire – ce que j’appelle la « rétention tertiaire ». C’est depuis cette thèse cartésienne que Leibniz va développer la caractéristique universelle, qui est l’ancêtre de la technologie numérique. On retrouve ainsi le pharmakon, en tant qu’il ouvre la question de l’hubris (la démesure, le crime ou la folie)20. Ni Foucault, ni Derrida ne voient cette nouvelle hubris qui apparaît avec Descartes, l’excès de calcul.

La folie philosophique, c’est la capacité de bifurquer. Pour Whitehead, nous sommes une espèce vivante, et à ce titre, nous avons à produire des bifurcations, ce qui se produit par l’« attaque sur le milieu », par la raison. La fonction de la raison est de produire des bifurcations, c’est-à-dire d’aller au-delà du calcul, vers l’incalculable, ce que Kant appelait « le règne des fins ».

La folie n’est jamais la folie en soi, mais toujours la folie dans une époque. Notre folie ordinaire tient à ce que nous vivons dans une absence d’époque. Une vie n’est pourtant humaine et humainement vivable que si nous partageons l’anticipation collective d’un objet désirable. « Nous sommes la dernière génération » signifie que Florian est privé d’une époque : no future.

La situation est donc extrêmement sombre, surtout depuis l’élection de Trump, mais elle n’est pas totalement désespérée. Nous avons la possibilité d’imposer des bifurcations si nous sommes rationnels, capables de réintroduire un sens et de tirer vers lui le désir des autres.

La bifurcation

Le terme d’« anthropocène » est employé pour signifier qu’avec la révolution industrielle, l’humanité est devenue une force géologique capable d’influer sur son propre écosystème21. Mais cela consiste aussi à dire que c’est un processus irréversible et que, d’une certaine manière, il faut s’y résigner. Or vous refusez cette résignation : à défaut d’un retour en arrière, une sortie hors de l’anthropocène est-elle possible ?

Nous vivons en effet dans l’anthropocène, mais il est invivable. Il faut donc en sortir au plus vite. Comme il est impossible de revenir en arrière, il s’agit d’entrer dans ce qu’avec Ars industrialis, Pharmakon et la chaire de recherche contributive de Plaine commune, nous appelons le « néguanthropocène22 ». L’anthropocène, d’un point de vue statistique, est avant tout l’augmentation de l’entropie, la multiplication des externalités négatives, la « poubélisation » du monde. Pour le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), ces processus sont en train de devenir irréversibles et, faute d’une bifurcation majeure et délibérée, ils conduisent à la disparition de toute vie humaine digne de ce nom à l’échéance de moins d’un siècle. Comme le dit clairement Jean Jouzel : « La tâche sera difficile. Elle implique un changement profond de notre mode de développement23. »

Nous soutenons que cela suppose de repenser les bases conceptuelles de la science économique en y inscrivant les questions de l’entropie, de l’entropie négative et de la néguentropie24. Qu’est-ce que l’entropie ? On peut l’entendre sur trois registres différents : l’entropie thermodynamique, c’est-à-dire la dissipation de l’énergie ; l’entropie biologique, c’est-à-dire les effets de la dissipation de l’énergie sur les êtres vivants ; et l’entropie informationnelle25. Pour Schrödinger, un être vivant se caractérise par sa capacité à différer l’entropie dans le temps, c’est-à-dire à retenir l’énergie. Par exemple, l’herbe retient l’énergie du soleil sous forme photosynthétique ; la vache transforme cette photosynthèse en protéines ; et l’homme transforme ces protéines en marteau, en œuvre d’art ou en langage. La néguentropie permet ainsi de stocker de la chaleur et de la transformer pour créer un nouveau régime de mobilité. Pour que cela se produise, selon Schrödinger, il faut que le vivant s’organise, ce qui signifie que la biologie est irréductible à la chimie. L’exo-somatisation, la production d’organes artificiels26, requiert une réélaboration théorique de l’anti-entropie.

Le grand débat de l’anthropocène est le suivant : est-ce qu’on va confier à un nouveau capitalisme vert une nouvelle science de la Terre ? Non : il faut sortir de l’anthropocène pour entrer dans le néguanthropocène. C’est un projet économique – capitaliste ou non, à ce stade ce n’est pas la question –, qui vise à transformer le modèle industriel en le déprolétarisant et en produisant une disruption à l’européenne, c’est-à-dire une bifurcation positive. Plus précisément, il s’agit de faire de l’automatisation généralisée l’opportunité d’une économie du travail hors emploi (puisque 50 % des emplois vont disparaître d’ici vingt ans)27.

Votre dernier livre lève une certaine réserve biographique, puisqu’il contient une dimension de confession sur vos années d’incarcération. Pourquoi parler ici en votre nom propre ? L’absence d’époque ne renvoie-t-elle pas alors aussi à ce moment d’arrêt imposé qui vous a permis de faire de la philosophie dans un monde en mouvement et de porter sur lui un autre regard ?

Ce livre est né d’une discussion interne à Ars industrialis après le massacre de Charlie Hebdo. Je ne souhaitais pas que nous nous exprimions à chaud et dans le chaos médiatique sur ce sujet. J’ai écrit un texte sur un autre registre, qui est devenu ce livre. L’autre source du livre, c’est la phrase de Florian, parce que nous avons des comptes à rendre à la génération qui vient, nous qui cherchons à échapper à cette responsabilité qui, seule, fait de nous des adultes28.

J’écris tout le temps. La seule manière de me remettre d’une dépression post-partum, après l’écriture d’un livre, c’est d’en écrire un autre. Après les massacres, attentats et catastrophes politiques en tout genre qui sont désormais notre lot, je retrouve au plus près les questions que je me posais quand j’étais détenu. En prison, le moment le plus difficile était le réveil, c’est-à-dire le moment où l’on cesse de rêver que l’on n’est pas en prison. Se réveiller aujourd’hui avec le rappel que Trump est président des États-Unis, c’est bien pire que les murs de la prison. Nous sommes également enfermés dans l’anthropocène. Entre 1978 et 1983, je disais aux personnes avec qui j’étais enfermé : il ne faut pas chercher à s’évader, mais transformer l’expérience de la prison, apprendre à en faire quelque chose, la transfigurer. C’est pour cela que je travaille désormais à partir de Whitehead, à repenser la cosmologie spéculative, pour tenter de faire quelque chose de cette prison qu’est l’anthropocène.

  • 1.

    Les trois volumes (la Faute d’Épiméthée, 1994 ; la Désorientation, 1995 ; le Temps du cinéma et la question du mal-être, 2001) sont réédités ensemble chez Fayard en 2017.

  • 2.

    Bernard Stiegler, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016.

  • 3.

    Jean-Marie Dru, Disruption. Briser les conventions et redessiner le marché, Montreuil, Pearson France, coll. « Village mondial », 1997.

  • 4.

    Il faut distinguer le Web d’Internet, qui est apparu dans les années 1970 et qui n’a rien « disrupté » du tout, même s’il a rendu le Web possible.

  • 5.

    Bertrand Gille, les Ingénieurs de la Renaissance [1964], Paris, Seuil, coll. « Points Sciences », 1978. L’auteur discute la thèse d’un commandant de cavalerie, Lefebvre des Noëttes, qui prétend que l’esclavage a disparu non pas à cause des Lumières ou du mouvement abolitionniste, mais grâce à l’attelage du cheval. C’est parce qu’on a su fonctionnellement et efficacement articuler un cheval avec un dispositif technique qu’on a pu progressivement se passer des esclaves. Ce point de vue assez brutal a suscité un débat dans les années 1910 en France, dont l’École des Annales s’est saisie.

  • 6.

    B. Gille (sous la dir. de), Histoire des techniques, Paris, Gallimard, coll. « Encyclopédie de la Pléiade », 1978.

  • 7.

    Il s’appuie sur les travaux anthropologiques d’André Leroi-Gourhan : voir le Geste et la Parole, vol. I : Technique et langage, et vol. II : la Mémoire et les rythmes, Paris, Albin Michel, coll. « Sciences d’aujourd’hui », 1964-1965. Signalons également au passage les travaux de Marcel Mauss : « Les techniques du corps » [1936], dans M. Mauss, Sociologie et Anthropologie, Paris, Puf, 2001, p. 365-386.

  • 8.

    Voir Jacques Généreux, la Déconnomie, Paris, Seuil, 2016.

  • 9.

    Peter Thiel, “The Education of a Libertarian”, www.cato-unbound.org, 13 avril 2009.

  • 10.

    L’influx nerveux circule sur nos nerfs à soixante mètres par seconde. Les informations circulent sur les fibres optiques et sont calculées par les mémoires centrales à deux cents millions de mètres par seconde.

  • 11.

    Voir Paul Virilio, Vitesse et politique, Paris, Galilée, 1977.

  • 12.

    Voir « Le grand désenchantement. Entretien avec Bernard Stiegler », fredericjoignot.blog.lemonde.fr, le 21 février 2011.

  • 13.

    Voir Antoinette Rouvroy, « Face à la gouvernementalité algorithmique, repenser le sujet de droit comme puissance », works.bepress.com, 2012.

  • 14.

    Frédéric Kaplan, « Quand les mots valent de l’or », Le Monde diplomatique, novembre 2011.

  • 15.

    Chris Anderson, “The End of Theory : The Data Deluge Makes Scientific the Method Obsolete”, www.wired.com, le 23 juin 2008. Il se trouve que j’ai une maladie chronique, des problèmes de rhumatisme liés à mon système immunitaire. Pour me soigner, je prends un médicament à base de morphine, très efficace, mais je deviens dépendant à la morphine, ce qui est encore plus grave que ma maladie. Nous avons besoin de médecins pour nous rappeler les limites des algorithmes.

  • 16.

    Martin Heidegger, « Le concept de temps, 1924 », dans Michel Haar (sous la dir. de), Martin Heidegger, Paris, L’Herne, coll. « Cahier de L’Herne », no 45, 1983, p. 33-52.

  • 17.

    B. Stiegler, la Société automatique, vol. I : l’Avenir du travail, Paris, Fayard, 2015.

  • 18.

    Voir Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique [1961], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1976 ; Jacques Derrida, « Cogito et histoire de la folie » [1963], dans l’Écriture et la Différence, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2014 ; M. Foucault, « Mon corps, ce papier, ce feu » [1972] dans Histoire de la folie, op. cit.

  • 19.

    René Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, trad. Jean Sirven, Paris, Vrin, 1997, règles no 15 et 16.

  • 20.

    Jean Lauxerois a montré qu’en tant que tyran, Œdipe s’est mis à perdre la mesure, à exercer son pouvoir sans limite (voir Sophocle, Œdipe tyran, trad. et postface Jean Lauxerois, Ivry-sur-Seine, À propos, 2001). Et comme l’a montré Jean-Pierre Vernant, l’hubris est toujours en rapport avec le pharmakon (voir J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, 2008, chap. vi).

  • 21.

    Voir Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil, l’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2013.

  • 22.

    Voir les sites arsindustrialis.org, pharmakon.fr et recherchecontributive.org.

  • 23.

    Jean Jouzel, l’Avenir du climat, Paris, Institut Diderot, 2004.

  • 24.

    La néguentropie, ou entropie négative, est un facteur d’organisation : voir Erwin Schrödinger, Qu’est-ce que la vie ? De la physique à la biologie [1944], Paris, Seuil, coll. « Points Sciences », 1993.

  • 25.

    Voir Norbert Wiener, la Cybernétique. Information et régulation dans le vivant et la machine, trad. Ronan Le Roux, Robert Vallée et Nicole Vallée-Lévi, Paris, Seuil, 2014 ; Claude Elwood Shannon, Collected Papers, édité par N. J. A. Sloane et Aaron D. Wyner, New York, Ieee Press, 1993.

  • 26.

    Voir Alfred J. Lotka, Elements of Physical Biology, Williams and Wilkins, 1925.

  • 27.

    « Faire de Plaine commune un territoire d’expérimentation du revenu contributif », arsindustrialis.org, 11 janvier 2017.

  • 28.

    Voir B. Stiegler, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 2008. Le modèle capitaliste consumériste cherche en effet à nous infantiliser.