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Un cinéaste trop peu connu : René Féret

août/sept. 2013

#Divers

« René Féret ? Vous avez dit : René Féret ? » Eh oui, je sais : pas très connu, ce nom-là. Et c’est dommage. Ceux qui ont vu Histoire de Paul, son premier film (prix Jean Vigo 1975) ne l’ont sans doute pas oublié. Une plongée en noir et blanc dans un hôpital psychiatrique. À l’époque, Jacques Siclier l’avait qualifié – excusez du peu – de « bressonnien », rapprochant le regard de Féret sur l’univers carcéral de l’hôpital de celui de Bresson sur la cellule d’Un condamné à mort s’est échappé.

Ont suivi des histoires de famille plus ou moins inspirées de la sienne, mais construites de façon si originale et prenant de telles libertés avec la réalité qu’elles échappent complètement à l’insupportable narcissisme des autobiographies. Ce furent la Communion solennelle (festival de Cannes 1977), Baptême (1990) et les inénarrables Frères Gravet (1995).

Entre-temps René Féret tourne deux polars, puis le récit d’une tournée théâtrale en Dordogne et un joli conte à la Dostoïevski, Fernand (1980). Un jour, il tombe sur l’histoire incroyable mais vraie d’une certaine Adélaïde, dite Alexina, qui, à vingt et un ans, fait l’amour avec une jeune fille… et découvre sa virilité. Ce qui en dit long sur l’éducation sexuelle en 1859 ! Examinée par des médecins, Alexina finit par obtenir que son état civil soit modifié. Cet hermaphrodite opte pour le sexe masculin et écrit ses mémoires qui ont été retrouvés et publiés par Michel Foucault. Grâce à René Féret, ils deviennent un film. C’est le Mystère Alexina (1985), joué par le dessinateur Vuillemin et une Valérie Stroh magnifique.

De plus en plus, Féret se marginalise. Quel producteur accepterait de produire un film qui mélange allégrement acteurs professionnels et non professionnels ? Dans les Frères Gravet, c’est un maître vigneron (le film se passe à Beaune), formidable au demeurant, qui tient le rôle du père. Et si ses comédiens professionnels sont tous excellents, ce ne sont jamais des stars. Résultat : Féret a toujours été son propre producteur. Et est même devenu son propre distributeur.

Conséquence : l’exiguïté de ses budgets… Mais, conséquence de cette conséquence : une liberté formidable. « Un film cher n’est pas libre », disait autrefois Marin Karmitz, le producteur bien connu de MK2… Donc Féret continue de tourner avec des bouts de ficelle ce qui lui plaît, comme il lui plaît.

En 2000 sort ce qui est pour moi son plus beau film : Rue du Retrait. L’histoire d’une amitié improbable. Comme personne ne voulait mettre un sou dans un tel projet, René Féret prend une mini-caméra DV et décide de tourner dans sa rue et dans la maison d’une voisine, qui tient elle-même le rôle d’Isabelle, une femme d’affaires riche et branchée. Isabelle rencontre Mado (Dominique Marcas), une vieille femme très pauvre. Tout les sépare, sauf la géographie : elles habitent toutes les deux dans le vieux Belleville. Entre elles, une vraie relation se crée. Non pas faite de charité, de la part d’Isabelle. Ni de reconnaissance, de la part de Mado. Une relation d’égale à égale. D’après The Diary of a Good Neighbour, de Doris Lessing, ce que filme René Féret avec tant de pudeur et de respect, c’est l’irruption de quelque chose qui vous pousse à agir d’une façon qui vous étonne vous-même. Certains appellent cela la grâce.

Décidément, l’entrée dans le deuxième millénaire inspire René Féret. Il a suffi que maman s’en aille (2007) est l’histoire d’une fille de onze ans et de son père. Ses parents ont divorcé depuis longtemps et Léa connaît à peine ce père bourru, beaucoup plus âgé que sa mère. Mais celle-ci quittant la ville, le père obtient la garde de sa fille. Ils apprennent à se connaître et à s’aimer. C’est tout et c’est beau, grâce aux deux comédiens, Jean-François Stévenin et la fille aînée de René Féret, Marie, une gamine délurée, sensible, craquante. Grâce aussi à la connivence, à la légèreté, à l’humour et à la tendresse de la caméra de Féret.

Enfin, en décembre 2008, René Féret nous offre un conte de Noël : Comme une étoile dans la nuit. Mais ce conte n’en est pas un. C’est l’histoire vraie d’une de ses nièces. Histoire tragique devenue sublime à force d’amour. Anne (Salomé Stévenin) et Marc (Nicolas Giraud) s’aiment si fort et en sont si heureux qu’ils décident de faire un enfant. Peu après, Marc découvre qu’il est atteint d’un cancer de la lymphe. Aidé par un médecin (Marilyne Canto, bouleversante), le jeune couple va se battre jusqu’au bout contre la mort. Et atteindre une joie qui ne sera pour certains qu’une forme de folie, mais pour d’autres, peut-être, le signe que l’amour est plus fort que la mort.

Chez Féret, les films se suivent et ne se ressemblent pas. Du moins en apparence. Après cette expérience quasi mystique, un film en costumes : Nannerl, la sœur de Mozart. On sait que Léopold Mozart, le père, produisait, tels des chiens savants, ses deux enfants prodiges, le petit Wolfgang et sa sœur aînée, Nannerl (Marie Féret), dans toutes les cours d’Europe. Wolfgang jouait du violon ; Nannerl, du clavecin. Le violon n’était pas décent pour une femme…

À partir de là, René Féret s’est mis à rêver. Pourquoi Nannerl n’aurait-elle pas eu, elle aussi, l’envie – et le génie – de composer ? Génie contrarié, bien sûr, en un temps qui s’est prolongé au siècle suivant, et même après, où il n’était pas facile d’être une femme. Et le voilà qui se met à écrire un scénario à la Dumas, la tendresse en plus. Un essieu cassé oblige la famille Mozart à demander asile à l’abbaye de Fontevraud. La petite Louise de France (Lisa Féret, la petite sœur de Marie), indésirable à la cour, y est enfermée depuis sa petite enfance. Elle a treize ans et se lie d’amitié avec Nannerl. Puis Nannerl, travestie en garçon, rencontre à Versailles le dauphin, veuf à dix-sept ans…

Arrêtons-là. Dans cette aventure romanesque et dans le contexte le plus difficile, le film d’époque, Féret réussit ce qu’il cherche depuis toujours : dire le plus profond, le plus intime, à travers un style retenu et un jeu distancié. Ce qu’il appelle le « non-jeu ». C’est ce non-jeu qui, paradoxalement, nous permet d’entrer à l’intérieur des personnages pour éprouver nous-mêmes ces émotions qu’ils cachent.

Et il y réussit de mieux en mieux. Après Madame Solario (2012), adapté d’un roman de l’Américaine Gladys Huntington, il revient, pour notre plus grand plaisir, à son propre univers. Les frères Féret… pardon, les frères Gravet sont de retour. Mais alors que dans le premier film, ils étaient cinq, dans le Prochain Film (oui, c’est le titre du nouveau film de Féret), ils ne sont plus que deux. L’un est réalisateur (Frédéric Pierrot), l’autre comédien (Antoine Chappey)1. C’est une pochade, quelques mois de la vie d’une famille, et une plongée dans le monde du cinéma. René Féret y fait même ses débuts de comédien dans le rôle d’un directeur de salle gaffeur.

J’espère que ce sera le cas de tous les spectateurs, mais pour ceux qui connaissant un peu les « professionnels de la profession », comme on dit dans le métier, il est impossible de ne pas rire. Les silences, les demi-sourires, les instants de gêne ou de complicité, les colères, les problèmes d’ego, tout sonne juste. Le producteur Christophe Rossignon a dû bien s’amuser en tenant un rôle de producteur. Le subtil comédien Antoine Chappey est irrésistible dans le rôle de cet acteur qui, après trente ans de carrière, veut soudain, sans y parvenir, jouer les comiques… alors qu’il nous prouve, en tant qu’Antoine Chappey, qu’il en est parfaitement capable. Bref, le Prochain Film est une succession de mises en abyme. René Féret explique :

Un jour, Antoine Chappey m’a raconté qu’il avait rencontré Michel Deville, à qui on avait dit que lui, Chappey, pouvait être drôle dans la vie. Comme ils sont timides tous les deux, ils sont restés perplexes, indécis, mal à l’aise… et le rendez-vous n’a pas eu de suite2.

Or, depuis quelque temps, j’éprouvais un désir de film, un peu enfantin. Je me disais : « Tiens, je ferais bien un film sans argent et sans scénario, mais avec des acteurs que j’aime. » La rencontre ratée entre Deville et Chappey m’a servi de déclic. Car j’avais beau me vanter de n’avoir pas de scénario, il fallait bien proposer un thème.

J’ai aussi été puiser dans des films que j’ai écrits mais pas tournés. Notamment un roman de Doris Lessing sur une histoire d’amour entre deux êtres qui n’ont plus vingt ans. J’ai récupéré quelques scènes. Je les envoyais aux acteurs la veille du tournage… en leur recommandant de ne pas les apprendre. Puis, j’ai posé deux caméras, sans a priori de mise en scène, et proposé aux acteurs d’inventer leurs dialogues3.

Et ça a marché. Grâce à tous. Aux comédiens (impossible de ne pas citer, une fois de plus, Marilyne Canto qui, avec Antoine Chappey, forme le couple qui n’a plus vingt ans). Aux non-professionnels. À la monteuse Fabienne Féret, la femme de René, qui travaille avec lui depuis vingt ans. Et, bien sûr, à René Féret, filmeur de l’invisible, qui nous apprend à déchiffrer un silence, une hésitation, une ombre de sourire. Et parvient à nous faire partager le plaisir fou de la création. Car c’est cela, le Prochain Film : un hymne à la création. René Féret conclut ainsi :

C’est un petit film de survie. La mort menace les cinéastes indépendants. L’argent qu’il faut, le public qui se raréfie, les distributeurs qui se rétractent, les écrans de plus en plus envahis4… Parvenir à survivre comme ça, c’est donner la preuve qu’on est encore un artiste vivant. Ça, c’est réconfortant.

  • *.

    Son prochain film, intitulé précisément le Prochain Film, sort en salle le 4 septembre 2013. Durée : 1 h 23. Avec Frédéric Pierrot (Pierre Gravet), Sabrina Seyvecou (Sara), Antoine Chappey (Louis Gravet), Marilyne Canto (Suzanne), Lisa Féret (Agathe), Marie Féret (Marie), Gregory Gadebois (le kiné), Olivier Chiavassa (le premier chirurgien), Marc Barbé (le second chirurgien), Christophe Rossignon (le producteur), Claude Mercier (le réalisateur de comédie), Jean-Marie Larrieu (le romancier), Rémy Larrose (le directeur de casting), Agathe l’Huillier (la mairesse), Frédéric Hulné (Jean), René Féret (le directeur du cinéma). Tous les autres films de René Féret sont disponibles en Dvd (Arcadès). On peut les commander, soit dans n’importe quel point de vente, soit sur le site www.renéféret.com

  • 1.

    Dans la vraie vie, René Féret n’a qu’un frère, qui n’est pas comédien.

  • 2.

    Dommage ! Michel Deville s’apprêtait alors à tourner Un fil à la patte (voir Esprit, mai 2005).

  • 3.

    Tous les propos de René Féret sont tirés du dossier de presse.

  • 4.

    Chaque semaine, sortent entre douze et dix-huit films nouveaux. Qui peut s’y retrouver ? Même pas les critiques. Sont donc forcément favoris les films les plus chers, les blockbusters.