Revue Esprit
Vendredi 19 novembre 2021

Des crimes contre l’histoire

L’organisation non gouvernementale russe Memorial et le Centre des droits humains Memorial sont actuellement menacés de liquidation judiciaire, accusés d’avoir enfreint la loi sur les « agents étrangers », mais aussi, plus grave encore, d’activités relevant de « l’apologie de l’extrémisme et du terrorisme ». Ironie grinçante, quand on sait que Memorial a été créée en 1989 par des dissidents russes pour documenter les crimes staliniens et bâtir les archives du Goulag, avant de devenir un acteur essentiel de la défense des droits humains en Russie et dans les anciennes Républiques soviétiques.

Cette annonce est un coup supplémentaire porté à une société civile russe éprouvée par des pressions et intimidations croissantes. Mais elle s’inscrit plus largement dans ce qui constitue un trait distinctif des pouvoirs autoritaires : la réécriture permanente de l’histoire au service d’une idéologie d’État. La Russie de Vladimir Poutine n’en a pas le monopole : comme le note Hamit Bozarslan dans son livre L’anti-démocratie au XXIe siècle (CNRS Éditions, 2021), l’Iran et la Turquie pratiquent aussi la « la synthèse brutale des temps » qui fait d’Erdogan le successeur des sultans glorieux, de Poutine celui des tsars et de Khamenei l’héritier du Prophète. Pour eux, dans la perspective de l’accomplissement de sa mission historique, la nation doit « plier le monde à sa volonté ».

Empêcher les historiens de travailler et les mémoires de se constituer, et détruire les repères temporels communément partagés sont des armes particulièrement efficaces pour désorienter et épuiser les sociétés civiles. C’est pourquoi il est si important de soutenir ceux qui se consacrent à documenter le passé, à nourrir des archives et à leur donner un sens. Se joue là, y compris pour les sociétés démocratiques, la possibilité même d’un avenir politique.

La rédaction

La Russie face à son passé

Alain Blum, février 2017 > Lire

L’année 2017 - celle du centenaire des révolutions de 1917, mais année aussi des 80 ans de la grande terreur stalinienne de 1937-1938 - a mis Vladimir Poutine au défi d’une réécriture de l’histoire nationale, établissant une continuité entre grandeur impériale, puissance soviétique et ambition contemporaine.

Le non-anniversaire de la révolution d’Octobre

Yves Hamant, mars 2018 > Lire

Niant les ruptures qui ont jalonné l’histoire de la Russie au siècle dernier, les autorités russes, soutenues en cela par l’Eglise orthodoxe, cherchent à écrire le récit rassurant de sa continuité, avec Vladimir Poutine en héritier des grandes figures du pouvoir autoritaire. 

Le XXe siècle et la « guerre des mémoires »

Association Memorial, octobre 2008 > Lire

En 2008, l’association Mémorial lançait un appel à créer un forum permanent d’échange permettant de surmonter les visions antagonistes de l’histoire qui divisent aujourd’hui encore les peuples européens. Nous avons le devoir de tenter que nos souvenirs tragiques communs rapprochent les peuples au lieu de les diviser.

L’anti-démocratie au XXIe siècle

Entretien avec Hamit Bozarslan > Lire la vidéo

Dans son dernier livre, l’historien et sociologue Hamit Bozarslan analyse les logiques de radicalisation des régimes autoritaires. Derrière une façade démocratique, l’Iran, la Russie et la Turquie de ce début de XXIe siècle présentent des similitudes structurelles : culte du chef infaillible, « pureté » de la nation, mobilisations de la religion et institutionnalisation d’une réalité alternative.

Comment aider l'association Memorial ?

Pour apporter votre soutien à celles et ceux qui sont aujourd’hui exposés à la violence politique du Kremlin, vous pouvez signer la pétition en défense de Memorial. Vous pouvez également signer la pétition contre la loi sur les « agents étrangers », utilisée par le pouvoir pour faire taire toute voix critique.

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