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Notes de lecture

Dans le même numéro

Politique de l’activisme. Essai sur les mouvements citoyens d'Albert Ogien

octobre 2021

L’irruption spontanée des citoyens dans la vie politique, se rappelant aux bons souvenirs de leurs gouvernants avec plus ou moins de succès, est devenue un phénomène contemporain et global : des marches pour le climat aux printemps arabes, en passant par les manifestations en Biélorussie et à Hong Kong.

Dans son dernier essai, le sociologue Abert Ogien, connu entre autres pour ses ouvrages sur la démocratie coécrits avec Sandra Laugier1, « entend analyser les conditions de l’implication directe des citoyens ordinaires dans le champ de la politique. Il s’intéresse à cette forme moderne d’activisme qui se constitue dans la défense d’une cause particulière et dont la première tâche consiste à imposer la légitimité des raisons qui justifient leur mobilisation en faveur de cette cause contre les dénégations et les rebuffades qu’elle doit affronter ». Pour ce faire, cet activisme met en place de nouvelles modalités d’actions collectives, parfois plus théâtrales dans leurs manifestations, et investit également le système représentatif lors des élections, avec la constitution de listes citoyennes par exemple. Albert Ogien qualifie cet activisme de « sauvage », en empruntant le terme à Claude Lefort, puisqu’il « ne se soucie d’aucune des normes en vigueur dans la politique professionnelle ». L’une des cibles de cet activisme est notamment la démocratie représentative et ses représentants, à qui il rappelle leurs obligations et/ou à qui il enjoint de ne pas négliger les intérêts et aspirations du plus grand nombre. Faut-il voir dans ces manifestations un « feu de paille » ou des « flambées de liberté passagères » ? Au contraire, le sociologue défend l’hypothèse de l’avènement d’un nouvel ordre politique contestant la séparation entre représentants et représentés. Les implications de cette idée sont étudiées au fil de son livre avec une attention particulière portée au rôle de la rue dans ce processus.

Pour Albert Ogien, loin d’être violente, la rue est devenue le lieu d’une parole politique. Or il est souvent reproché à celle-ci d’être volatile, de manquer de cohérence, de ne pas disposer de représentants aptes à négocier avec le pouvoir en place pour obtenir satisfaction. Pourtant, « cet activisme est en train de se façonner une politique », non sans susciter rejet ou méfiance de la part des pouvoirs institués. Ces résistances sont aussi internes à ces mouvements ; c’est sur ces dernières que le sociologue préfère se concentrer. Il envisage une série de questions pratiques pour ces mouvements : comment être pris au sérieux lorsque l’on n’est pas constitué en parti ? Comment conserver une certaine stabilité sans direction ni idéologie ? Comment ne pas trahir, à la longue, les valeurs d’horizontalité et de liberté qui président le plus souvent à la naissance d’un mouvement ? Enfin, comment faire de la politique sans se professionnaliser ou devoir personnaliser des idées ? Ces questions, certaines anciennes, s’inscrivent en tout cas dans une dynamique de radicalisation de la démocratie.

Dans son propos, Albert Ogien vise à dépasser l’antagonisme entre le « peuple » et les « élites », sans idéaliser pour autant l’activisme. Il adopte pour cela une conception ouverte de la politique qui ne se résume pas à la seule représentation et à des questions de pouvoir. De même, il souligne que la vigueur de l’activisme contemporain témoigne de « faits » réels liés à l’insatisfaction et à la non-résolution d’un grand nombre de problèmes (économiques, environnementaux, sociaux, etc.) par les représentants actuels, et non d’une quelconque lassitude pour la forme démocratique.

Albert Ogien fait plusieurs propositions théoriques afin de saisir la nature de l’activisme contemporain, son originalité et sa capacité à renouveler nos démocraties. Il suggère ainsi d’abandonner le vocable « société civile » et de parler de « pratiques politiques autonomes » pour refléter les diverses modalités d’engagement des citoyens dans la société. Au sein de ces modalités, il isole les pratiques composant l’activisme « qui visent à investir le champ de la politique pour jouer un rôle actif dans la détermination des choix faits pour le bien commun ». Il se penche ainsi sur la « légitimité de la rue » qui ne cherche plus tant à renverser un système de manière violente qu’à exiger de manière pacifique la prise en compte par les gouvernements de demandes pressantes, la rue engrangeant souvent en retour le soutien de la majorité de la population. L’un des ingrédients de sa légitimité est notamment sa capacité à contenir sa violence.

L’activisme se distingue également du militantisme dans son fonctionnement même : préférence pour la désobéissance civile, qui s’écarte de fait de sa définition canonique, liberté de l’engagement et absence – le plus souvent – d’ancrage idéologique. Ce faisant, la vigueur de l’activisme amène à relativiser les jugements de « dépolitisation », qui s’attardent davantage sur ses potentielles manifestations – une désaffection pour le système représentatif marquée par l’abstention – que sur ses causes profondes : dégoût de certaines pratiques politiques, impuissance proclamée des dirigeants, oubli du bien commun. Autrement dit, le constat de dépolitisation ne vaut que si l’on s’arrête à la seule démocratie représentative, appréhendée dans sa forme classique (structuration par les affiliations partisanes, par exemple). Ces nouvelles mobilisations reposent notamment sur « la revendication d’égalité des opinions » qui bat en brèche un certain monopole du politique.

Plus loin, Albert Ogien analyse de façon détaillée la montée en puissance et la participation au gouvernement italien du Mouvement 5 étoiles, livrant une image tout autre de ce phénomène politique. Cette irruption d’amateurs en politique a certes posé des problèmes, mais elle est source de leçons pour d’autres aventures de ce type à venir, comme la question des alliances à nouer avec des partis installés, l’accusation d’incompétence, la validation des politiques par les membres du mouvement (via la plateforme consultative Rousseau). De fait, il s’agit d’un « modèle d’organisation qui fait de l’exigence de démocratie sa règle absolue ». Une potentielle alternative aux partis actuels ? Albert Ogien nous invite à prendre garde à ne pas les confondre avec le « populisme », qui sert parfois à désigner ces mouvements du fait des implications trop « radicales » des programmes de ces partis d’un nouveau genre. Concernant l’activisme, le terme de populisme est utilisé de façon péjorative et paternaliste.

Paradoxalement, la revendication d’égalité entre ses membres, qui explique son attractivité, peut être un frein à sa réussite. Néanmoins, le ménagement d’espaces pour la concertation octroyé par la démocratie représentative souligne que cette exigence commence à être prise en compte (ce que le sociologue qualifie de « conditions épistémiques d’exercice de la citoyenneté »). Albert Ogien identifie trois défis pour l’activisme : celui de la présomption d’incompétence des citoyens ordinaires dans le domaine politique ; l’absence « d’un cadre idéologique convaincant » à même de justifier un engagement pour un changement radical d’ordre social ; la « difficulté matérielle que les populations ont à maintenir une vigilance intransigeante sur l’action de leurs gouvernements ». Malgré ces difficultés, « la reconfiguration de l’ordre du politique progresse » avec la naissance de nouvelles formes d’intelligence et de décision collectives, la mise en avant du combat pour la justice – qui prend le pas sur celui de l’égalité – et l’intervention croissante de citoyens ordinaires dans la politique – dans la continuité d’un modèle « républicain » de contre-pouvoirs, conceptualisé par Philip Pettit2.

Dans sa conclusion, Albert Ogien revient sur les deux chantiers de la politique de l’activisme : le premier est l’exercice d’une « vigilance permanente » sur les choix et les conduites des dirigeants auxquels des mandats sont confiés et qui négligent les grands problèmes du moment. Il rappelle au passage cette leçon de l’histoire : « La démocratie, c’est les urnes plus la rue. » Le second défi est celui de « la récupération de la politique par les citoyens », via l’investissement de la politique représentative et la remise en cause des partis traditionnels. Car l’activisme a compris que les urnes étaient un outil – avec d’autres – pour peser sur les décisions et « rééquilibrer le rapport devenu trop asymétrique entre gouvernants et gouvernés ». En effet, et c’est un autre enseignement de ces mobilisations : « Les citoyens ne restent jamais inertes face à des pouvoirs qui les ignorent ou les méprisent. »

À la suite des taux d’absention records des dernières élections et à défaut d’être complètement réconfortant, l’essai d’Albert Ogien a le mérite de relativiser les discours relatifs à la dépolitisation : il met en lumière le déplacement de la politique vers d’autres lieux, ses nouveaux registres d’actions et ses capacités de régénération, démocratie représentative comprise. Il pose des questions fondamentales, auxquelles il aurait pu ajouter celles de l’engagement dans la durée et en termes d’intensité. De même, on aurait aimé en savoir davantage sur la sociologie de ces activistes (Qui sont-ils ? Quels sont leurs différents « capitaux », pour reprendre le vocabulaire sociologique ?). Enfin, existe-t-il des phénomènes de vases communicants entre les déçus de la politique représentative (abstentionnistes, anciens militants, jeunes, etc.) et ces nouveaux activistes ? Mais le propos de cet essai est finalement plus pratique et nous invite surtout à envisager l’activisme comme la continuation de la politique par d’autres moyens.

  • 1. Voir Sandra Laugier et Abert Ogien, Le Principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, Paris, La Découverte, 2014 et Antidémocratie, Paris, La Découverte, 2017.
  • 2. Voir Philip Pettit, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, trad. par Patrick Savidan et Jean-Fabien Spitz, Paris, Gallimard, 2004.
Presses universitaires de France, 2021
224 p. 16 €

Benjamin Caraco

Docteur en histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est chercheur associé au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058) et coordonne la rédaction du site Nonfiction.

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