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Photo : Jørgen Håland via Unsplash
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Anti-impérialisme ou complicité avec l’agression russe ?

Relativiser la violence de Poutine au motif d’une fixation obsessionnelle sur « l’impérialisme américain » est un motif de honte pour tous ceux qui sont convaincus par le programme d’un socialisme écologique.

Que Poutine soit admiré par les Zemmour et les Marine Le Pen, qui voudraient ressusciter les valeurs pétainistes trempées dans le déshonneur de la collaboration avec le nazisme, c’est dans l’ordre des choses.

Il est encore dans l’ordre de choses que des souverainistes comme Jacques Sapir ou des essayistes comme Renaud Girard – dont les déclarations niant le danger représenté par Poutine ont été publiées aux côtés des croisades anti-woke du Figaro Vox ou de la Revue des deux mondes – ne cessent de chercher des circonstances atténuantes à un autocrate qui terrorise les minorités, assassine les opposants, a soutenu par les armes le massacre du peuple syrien et piétine d’une manière éhontée la vérité1. Il y aurait un génocide dans le Donbass, l’Ukraine serait une invention de Lénine, la Russie serait menacée par ses voisins (alors que son président ne cesse d’annoncer, depuis des années, sa volonté de vassaliser l’Ukraine), les « provocations de l’Occident » porteraient la responsabilité première : autant d’énormités brillamment réfutées par Raphaël Glucksmann2. Il peut certes sembler paradoxal que des souverainistes ne soient pas davantage indignés devant l’écrasement de la souveraineté ukrainienne par un État qui correspond à ce qu’ils nomment, dans leur langage, un empire. Mais quand on veut que le bon plaisir souverain ne soit pas lié par des cours de justice garantes des droits humains, on est inévitablement conduit à penser que la souveraineté consiste à affirmer sa supériorité sur les pays qui la gênent. Le souverainiste entend ainsi que la souveraineté soit réservée à quelques grandes puissances, dont il veut faire partie ; c’est pourquoi il n’imagine pas que les États de l’est de l’Europe puissent être autre chose que des monnaies d’échange avec la Russie, ou des territoires qu’on peut redessiner ou transformer en États-tampons sans se préoccuper du vœu de leur population.

Est-il dans l’ordre, en revanche, que ceux qui prétendent lutter pour une république sociale et écologique reprennent à leur compte des éléments de langage du Kremlin, tels que la fable d’une réaction compréhensible de la Russie face aux menaces de l’Occident ? On ne peut qu’éprouver le sentiment d’une atroce déception, voire d’une trahison de la gauche, quand on découvre que les députés de La France insoumise au Parlement européen n’ont pas voté la résolution de condamnation du « groupe Wagner », ces mercenaires néonazis que Poutine utilise pour semer la terreur dans les régions qu’il veut placer sous son influence3. On ne peut que rester abattu lorsque Jean-Luc Mélenchon, lors de son meeting à la Réunion du 26 février 2022, ne trouve rien d’autre à faire que dénoncer l’aide militaire fournie à l’Ukraine, tout en brocardant les sanctions économiques contre la Russie. Certes, le passif de Jean-Luc Mélenchon en la matière est déjà lourd : ses aveuglements et ses complaisances ont été rappelés par Pauline Graulle4. Le 9 décembre 2021, il justifiait encore l’action de la Russie en Syrie, où Poutine n’a pourtant rien fait d’autre qu’assurer le maintien au pouvoir d’un dictateur pratiquant la terreur de masse5. On aurait pu néanmoins espérer qu’après avoir nié le danger d’une agression de l’Ukraine par la Russie, Jean-Luc Mélenchon soit ramené à la réalité par ce que Michel Foucault nommait « la grande colère des faits6 » et qu’il cesse de confondre la Russie de Poutine avec le Vietnam et l’OTAN d’aujourd’hui (qui était atone depuis une décennie) avec la présidence de Richard Nixon.

Hélas, il semble que le réflexe atavique d’un « anti-impérialisme » coincé dans les coordonnées des années 1960-1970, d’une part, de la deuxième guerre d’Irak et de la présidence de George Bush Jr, d’autre part, empêche de prendre la mesure des événements. Disons-le nettement : que des discours de relativisation de la violence poutinienne au motif d’une fixation obsessionnelle sur « l’impérialisme américain » – qui n’a combattu Poutine ni en Tchétchénie, ni en Géorgie, ni en Crimée, ni en Syrie – circulent dans les divers courants de la gauche anticapitaliste, qu’ils soient tenus à la tête de La France insoumise et amplement diffusés parmi sa base militante, c’est un motif de honte pour tous ceux qui voient avec effroi qu’on salit ainsi leur propre conviction que la crise écologique, révélatrice des inégalités et du pouvoir démesuré acquis par le capitalisme financiarisé – qui menace de mettre à bas la démocratie au profit de dirigeants autoritaires –, exige le programme d’un socialisme écologique.

Il n’est pas acceptable que cet idéal soit aujourd’hui déshonoré par une complicité passive avec le poutinisme, pauvrement habillée en appels à la paix sans action concrète. A-t-on oublié qu’au siècle précédent, l’idée de démocratie sociale fut défaite par la compromission d’une partie des gauches avec le totalitarisme stalinien – dont des auteurs comme Maurice Merleau-Ponty, Cornélius Castoriadis ou Claude Lefort avaient lucidement analysé, par-delà l’horreur des crimes de masse, la nature foncièrement réactionnaire, antidémocratique et antisociale ?

Encore la compromission des gauches non staliniennes avait-elle ses raisons, illusoires mais du moins articulées : la croyance que « l’infrastructure économique » de l’URSS était socialiste conduisait à soutenir qu’il fallait défendre l’acquis de la « propriété collective des moyens de production », tout en luttant pour que le régime se démocratise. Rien de tel aujourd’hui. Des canards sans tête du trotskysme d’antan se contorsionnent pour ne critiquer qu’en termes prudents un milliardaire autocratique et sa cour d’oligarques, figures du capitalisme le plus corrompu et le plus violent qui soit. Ils répètent la fable d’une « réaction russe aux provocations occidentales », comme si le poutinisme ne s’était pas doté depuis longtemps d’une doctrine autoritaire, viriliste et nationaliste amplement documentée par les spécialistes de la Russie qui en ont suivi les métastases. Avec Jean-Luc Mélenchon, ils ne condamnent l’agression russe qu’en veillant à mettre en symétrie l’invasion russe et les « volontés d’annexion de l’OTAN » – scandaleuse formule qui inverse les responsabilités, en oubliant à la fois que l’OTAN n’a pas voulu intégrer l’Ukraine et que les pays voisins de la Russie qui ont demandé l’adhésion à l’OTAN l’ont fait par crainte de la puissance du gigantesque pays qui les a martyrisés au xxe siècle.

Aujourd’hui, le président Zelensky donne l’exemple de l’honneur et du courage tandis que Poutine incarne la lâcheté, le crime, le mensonge et l’indignité. Ainsi, Poutine a perdu à jamais devant l’histoire. Il sera pour toujours le symbole d’un déshonneur où il a entraîné son pays sous prétexte de grandeur – tout comme Pétain est pour nous le symbole d’un déshonneur sous prétexte d’enracinement dans la terre et la tradition. Ce n’est pas un hasard si Zemmour réhabilite Pétain et a fait de Poutine un modèle : le programme des nationalistes ne conduit qu’à plonger leur pays dans la honte. Mais la gauche ? Ceux qui se disent « anti-impérialistes » doivent décider si, face à l’invasion de l’Ukraine, ils veulent suivre une voie parallèle à celle des nationalistes ou s’ils veulent retrouver le sens authentique de l’internationalisme et de la solidarité active avec les peuples opprimés.

  • 1. Sur la « poutinophilie » française, voir Cécile Vaissié, Les Réseaux du Kremlin en France, Paris, Les Petits Matins, 2016 ; Olivier Schmitt, Pourquoi Poutine est notre allié ? Anatomie d’une passion française, Lille, Hikari Éditions, 2017 ; Jean-Louis Vullierme, « Pourquoi Poutine ? » [en ligne], Institut de recherches et d’études sur les radicalités, 21 février 2021 ; Françoise Thom, « La kremlinophilie française : un mal incurable ? » [en ligne], Desk Russie, 25 février 2022.
  • 2. Ursula Gauthier, « Raphaël Glucksmann : “20 ans d’aveuglement sur la véritable nature du pouvoir russe nous ont menés au bord du gouffre” » [en ligne], L’Obs, 24 février 2022.
  • 3. Voir François Bonnet, « Comment le groupe Wagner occupe les arrière-cuisines du Kremlin » [en ligne], Mediapart, 15 mars 2021.
  • 4. Pauline Graulle, « Ukraine : Mélenchon aux prises avec son passé » [en ligne], Mediapart, 26 février 2022. Voir aussi, sur Twitter, le collectif des Debunkers/Citoyen(ne)s contre l’extrême droite.
  • 5. Jean-Luc Mélenchon, « Pour une France indépendante, souveraine et non alignée. Conférence sur la géopolitique » [vidéo en ligne], YouTube, 9 décembre 2021.
  • 6. Michel Foucault, « La grande colère des faits » [1977], Dits et Écrits, t. III, édition sous la dir. de Daniel Defert et François Ewald, Paris, Gallimard, 1994, texte n° 204.

Jean-Yves Pranchère

Ancien élève de l'École Normale Supérieure, Jean-Yves Pranchère est membre du Centre de Théorie Politique de l'Université libre de Bruxelles, où il enseigne. Il est l'auteur de Le Procès des droits de l'Homme (Seuil, 2016) avec Justine Lacroix.