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© Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP
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Macron-Poutine : une histoire de table

La mise en scène de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Moscou était lourde de connotations politiques. Sous prétexte de mesures sanitaires, et en réaction aux menaces de sanctions européennes, il s'agissait pour le président russe de montrer qu'il reste maître du jeu.

Que retenir de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine du 7 février 2022 au Kremlin ? Des engagements de désescalade dans la pression militaire autour de l’Ukraine, comme veut y voir le président français ? Les propos du président russe faisant mine de se plaindre de son homologue qui le « torture depuis six heures » en ce sens, comme il l’a dit à la conférence de presse qui a suivi leur entretien ? La menace d’une guerre nucléaire où « il n’y aurait pas de gagnant » si l’Ukraine intégrait l’OTAN, décidait de reprendre la Crimée et déclenchait une confrontation frontale entre la Russie et l’Alliance atlantique ? « Vous n’auriez même pas le temps de cligner des yeux » avant d’être détruits par le feu nucléaire, assure Vladimir Poutine en pointant du doigt la journaliste française qui l’avait interpellé.

C’est d’abord la mise en scène de leur rencontre qui a marqué les esprits. Les deux hommes ont beau se tutoyer et s’appeler par leur prénom. Emmanuel Macron a, certes, ouvert les bras à Vladimir Poutine depuis leur rencontre au fort de Brégançon en août 2019, afin d’ouvrir un canal de dialogue et imaginer une nouvelle structure de sécurité européenne – sans résultat tangible. Pour discuter, ils ont été séparés par une très longue table de marbre, en forme d’ovale allongé, aux bouts desquels étaient installés, à plusieurs mètres de distance, les deux chefs d’État. La photo, prise au début de leur entretien, a immédiatement fait le tour des réseaux et suscité d’innombrables détournements. Les internautes ont ajouté des mégaphones aux interlocuteurs pour qu’ils aient une chance de s’entendre, ont adjoint des convives fantastiques ou fait danser le leader tchétchène Ramzan Kadyrov sur le plateau… L’attaché de presse du président russe a expliqué que les raisons de cette installation peu chaleureuse étaient exclusivement liées à la Covid, tandis que certaines sources ont suggéré qu’elle était due au refus du président français de se soumettre à un test PCR : on ne livre pas son ADN aux laboratoires des services spéciaux russes !

Vladimir Poutine a, une fois de plus, exercé son inimitable art de la mise en scène. C’est une de ses spécialités. Au début des années 1980, celle qui allait devenir sa première épouse lui avait demandé quel était son métier. Engagé au KGB depuis plusieurs années déjà, Vladimir Vladimirovitch aurait répondu : « Je suis un expert en relations humaines. » Très souvent en retard à ses rendez-vous, même avec des dirigeants étrangers, capable d’introduire un énorme chien noir lors d’une rencontre avec une Angela Merkel notoirement effrayée par la race canine, d’imiter le style de son interlocuteur pour le séduire ou de glacer son entourage par un ton cassant et un regard vide, Vladimir Poutine a encore exercé ses talents lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin en faisant mine de s’endormir, seul dans une tribune, engoncé dans un long manteau noir, au passage de la délégation ukrainienne. Au Kremlin, le 7 février 2022, il a montré à son ami Emmanuel à combien de mètres il évaluait leur prétendue proximité.

Sans entrer dans de vaines spéculations psychologiques sur le personnage de Vladimir Poutine – dont nous ne savons au fond pas grand-chose1 –, on notera que la mise en scène de la rencontre entre les deux présidents possède une signification politique. Pour le Kremlin, la perspective française et européenne d’une désescalade dans la tension militaire créée par la Russie aux frontières de l’Ukraine est aussi lointaine que le bout de la table. Et si les symboles visuels ont une portée politique, on constate également la faculté qu’a le président russe de modifier le champ de la perception. Son pays est une puissance économique moyenne, sous le coup de sanctions économiques depuis l’annexion de la Crimée et ruiné par la corruption. La situation politique est accablante, car la répression contre toute forme d’opposition, dans un pays où la population a un bon niveau d’instruction, a acquis une nouvelle intensité depuis un an. Vladimir Poutine, réélu président, pour son quatrième mandat, en 2018, a fait modifier la Constitution et peut rester, s’il le souhaite, au pouvoir, jusqu’en 2036. Mais celui qui avait promis « une Russie pour le peuple » lors de sa dernière campagne présidentielle voit son opinion se détourner passivement de lui. L’exaltation nationaliste qui a suivi l’annexion de la Crimée est retombée. Poutine aura 70 ans cette année, et il n’est plus ni le leader exaltant des années 2000 ni le « rassembleur des terres russes » des années 2010.

Que faire pour se relancer, aux yeux de son peuple et du monde ? Vladimir Poutine a longuement préparé son retour au centre de l’attention. Il a d’abord lancé une offensive mémorielle en cherchant à relativiser le rôle de l’URSS dans les horreurs du xxe siècle. En publiant un long article en juin 2020 dans la revue américaine The National Interest, il a accusé les pays européens d’être les véritables responsables du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, gagnée d’après lui par les seuls soviétiques. Après avoir inscrit la « défense de la vérité historique » dans la nouvelle Constitution, il a criminalisé toute recherche historique indépendante en Russie. L’association Memorial, qui enquête sur les crimes du stalinisme, les répressions des dissidents et les crimes de guerre en Tchétchénie, est attaquée par le pouvoir. Puis Vladimir Poutine a patiemment lancé sa nouvelle offensive, spatiale cette fois, sur l’Ukraine. Il a publié, en juillet 2021, après avoir massé des troupes aux frontières de son voisin, un article vantant « l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». Selon lui, « les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses sont les héritiers de l’ancienne Rus, qui était le plus important État d’Europe ». Ils « parlaient une seule langue », ont adopté la même foi orthodoxe. Bref, ils n’ont pas, d’après lui, vocation à vivre séparément, malgré « le travail délibéré de forces qui ont toujours tendu à briser notre unité ». Dernier acte de cette opération, l’ultimatum envoyé à l’OTAN et aux États-Unis, inacceptable dans sa radicalité et sa négation de la liberté pour un pays indépendant de choisir ses alliances.

Face au refus, prévisible, des puissances occidentales, Vladimir Poutine se place aujourd’hui dans la position de celui qui se voit bafoué dans ses prétentions légitimes de sécurité. C’est ce qu’il voulait. Désormais, il dispose d’un argumentaire pour avoir les mains libres, où il le décidera. C’est pour insister sur cette liberté d’action absolue qu’il a placé, entre le président français et lui, une table infranchissable.

 

  • 1. Voir tout de même Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Arles, Actes Sud, 2016.