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Colette dans son appartement de l’hôtel Claridge, du no 74 avenue des Champs-Élysées à Paris, en 1932. Agence de presse Mondial Photo-Presse   Bibliothèque nationale de France
Colette dans son appartement de l'hôtel Claridge, du no 74 avenue des Champs-Élysées à Paris, en 1932. Agence de presse Mondial Photo-Presse — Bibliothèque nationale de France
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Colette s’en va, et revient

Entretien avec Emmanuelle Lambert

L’écrivaine et essayiste Emmanuelle Lambert signe une biographie intime de Sidonie Gabrielle Colette, qui insiste à la fois sur l’originalité et la complexité d’une figure des lettres françaises plus libre que l’air.

Après Genet, Giono… votre attention, suivie de près par votre admiration, se tourne vers un troisième génie des lettres françaises, Colette. Quand et comment Colette est-elle entrée littérairement dans votre vie ?

Emmanuelle Lambert. Je peinerais à définir un moment précis, parce qu'elle a toujours été vaguement là. Colette me semblait être une sorte de souvenir collectif, j'avais l'impression qu'un de ses livres de poche traînait dans toutes les maisons où j'allais, mais je ne l'avais pas lue ; pour ma génération elle était un peu désuète. On lisait Beckett, Duras, Artaud, Simon, Faulkner… Peu à peu j'ai ouvert les livres, et mon regard a changé. Plus je prenais de l'âge, à la fois comme personne et comme lectrice, et plus ce que je lisais m'apparaissait comme éblouissant, absolument sans appel. C'est venu petit à petit, ça a infusé.

Un de ses contemporains capitaux, Louis Aragon, ira jusqu’à dire que c’est « assurément le plus grand écrivain français » de son temps, saluant « l’enchanteresse » dans un long poème d’adieu paru dans les Lettres françaises. Partagez-vous cette observation, évidente aujourd’hui, inenvisageable hier ? Quelle est, pour vous, la contribution de cette autrice « touchante comme un chant » à la langue française ?

E.L. Je crois que cette option a été envisagée, hier, mais qu'avec Colette, « hier » dure longtemps et qu'il y a des hauts et des bas ! Elle a commencé en 1900, elle meurt en 1954, c'est une longue carrière littéraire. J'aurais bien du mal à vous dire sa contribution à la langue française, c'est un travail de spécialiste, ce que je ne suis pas. Il faudrait par exemple consulter quelqu'un comme Gilles Philippe, qui m'a proposé d'éditer les romans et poèmes de Genet en Pléiade avec lui, et qui travaille la question du style, de ses changements, de la position d'un auteur ou d'une autrice dans un mouvement plus vaste… ce sont des domaines très pointus. J'ai pour ma part abordé Colette en écrivaine et lectrice, disons informée, et je suis sûre d'une chose : peu d'écrivains ont une telle puissance d'évocation. C'est son point commun avec Proust. En deux lignes un monde surgit, et vient vous attraper directement le cœur avec le sentiment. Prenons par exemple le début de Sido (1930), le grand livre de la mère, l'un de mes livres préférés. Colette y évoque les virées de Sido à Paris, elle et son père qui l'attendent, et au lieu d'insister sur le manque, elle fait surgir la magie du retour : « Elle rapportait un manteau modeste, des bas d'usage, des gants très chers. Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant, son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d'elle, perdait la chaleur et le goût de vivre. Elle n'a jamais su qu'à chaque retour l'odeur de sa pelisse en ventre-de-fris, pénétrée d'un parfum châtain clair, féminin, chaste, éloigné des basses séductions axillaires, m'ôtait la parole et jusqu'à l'effusion ». Ici tout tourbillonne autour d'une mère-oiseau, cela passe par le regard, le parfum, le toucher, la sidération d'un amour charnel et pur. Rien n'est didactique, tout est simplement imposé à nos sens, et dans le même temps, cela dit tout de l'amour absolu, éperdu, d'un enfant pour sa mère, et la sorte de rapt qui le prend à retrouver le corps originel, primaire. Rien ne pose ou n'explique, tout est pourtant d'une intelligence analytique éclatante.

Comment expliquez-vous votre belle insistance à dialoguer avec les écrivains du passé depuis votre thèse ? Serait-elle un moyen de réveiller le présent, voire de le repeupler ?

E.L. C'est une chose que j'ai commencé à faire non avec ma thèse (la thèse, en fait, était très loin de ce que je voulais faire, mais je ne le savais pas encore) mais avec mon premier métier, qui a consisté à travailler avec Alain Robbe-Grillet au moment où il a confié toutes ses archives à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine. Là j'ai observé la littérature comme une pratique, tressée avec la perception du temps, de la mortalité, de la postérité – pour moi Robbe-Grillet, qui était âgé mais bien vivant, était déjà une figure patrimoniale, que j'avais étudiée à l'école.

C'était comme si un écrivain du passé avait surgi brusquement dans mon présent de jeune personne assez ignorante, il faut bien le dire, de ce qu'était l'écriture. Conséquence, j'ai complètement abandonné l'Université. J'avais vu l'autre côté, la littérature en train de se faire, et même, je l'avais en quelque sorte accompagnée (Robbe-Grillet écrivait La Reprise au moment où nous travaillions ensemble à une exposition et plusieurs recueils). En réalité je voulais écrire, j'ai simplement mis un peu de temps à l’assumer.

Pour répondre à votre question, je ne sais pas si je réveille le présent. Là où vous avez vu juste, c'est qu'en dialoguant avec ces écrivains du passé, je peuple mon présent avec des fantômes. Comme dans une sorte de filiation muette, totalement fantasmée, assumée comme telle. D'ailleurs je les représente souvent, dans mes livres, penchés par-dessus mon épaule pour regarder ce que j'écris (je crois me souvenir l'avoir fait pour Giono et pour Genet, mais pas pour mon livre sur Colette, qui a été écrit d'une traite, avec moins de distance, dans une sorte de joie pure – peut-être parce qu'il s'agit d'une femme). Écrire sur les œuvres qui vous ont nourrie, c'est comme revenir à la maison, en fait. C'est une démarche de retour à l'enfance, à la lecture naïve, gratuite, indépendante de la société. À l'abri du dehors, et en dépit du temps.

Colette, c’est un certain rapport au style, c’est un certain rapport à la vie aussi. Pouvez-vous expliciter cette remarque : « Colette, elle, écrit parce qu’elle vit » ? La ferveur, l’enchantement : guides uniques pour l’existence et l’écriture ?

E.L. Voilà ! Vous l'avez parfaitement formulé, je ne peux pas dire mieux. Sinon peut-être préciser que pour Colette, vivre c'est renaître, encore et encore, et que c'est une formidable dynamique de vie et de pensée. Une éthique personnelle et artistique.

« Il y en aura, des monstres, dans la vie de Colette, à commencer par elle-même, caricaturée, moquée, vilipendée, censurée » observez-vous. Qui sont ces monstres, en elle et autour d’elles, que Colette a dû affronter ? 

E.L. Bien sûr Willy, son premier mari dont je précise tout de même le statut ambigu dans le livre, un monstre d'humour, de jouissance, de rouerie. Et peut-être sa mère, qu'elle adorait, et qui a dominé sa vie et son imaginaire si longtemps. Déjà avec une mère et un premier amour qui sont de telles figures de domination… mais ça a forgé un être extrêmement original, obligé, en quelque sorte, de s'émanciper. Et puis il y a Missy, qui était bel et bien considérée comme un monstre par leur époque puisqu'elle vivait travestie en homme. Colette a aimé Missy, elle a aimé ce trouble dans le genre et elle l'a écrit. De vivre et d'afficher sa relation avec cet être hors du commun a été aussi, selon moi, une grande expérience émancipatrice.

Dans un geste qui rappelle parfois La Chambre claire de Roland Barthes, vous convoquez la photographie et les photographes qui ont fixé Colette. Est-ce, là encore, une manière de convier ce corps avec lequel, on le sait, elle dit penser ? Quelle relation Colette entretenait-il avec ce corps, souriant dans ses livres, plus sérieux dans les images ? Elle n’a pas seulement désiré la page, elle a désiré la scène…

E.L. Le corps est fondamental, c'est le lieu du plaisir et de l'abandon, mais c'est aussi un outil que Colette manie avec une grande technicité, en apprenant le mime, en s'entraînant. On voit sur les photos qu'elle sait parfaitement poser. Le corps est à la fois le lieu de l'expressivité publique, et le secret de son écriture charnelle, sensible, vivante.

« Comme tous les artistes, et les poètes, elle est incongrue, bizarre, déplacée, dans ce fatras commémoratoire » qui déboucha sur des funérailles nationales, les premières accordées à une femme en France. Comment Colette vivait, elle, cette envergure devenue nationale jusque dans la mort ?

E.L. Je ne sais pas. Je sais que ça irritait Cocteau, ce qui est bon signe. La respectabilité et Colette… On aplanit toujours un peu les angles quand on honore. Et chez elle on ne gagne pas à les aplanir ! Mais j'imagine qu'elle s'en fichait. Il fallait vivre, elle vivait de sa plume, les honneurs ne pouvaient pas faire de mal.

« L’œuvre de Colette n’est pas qu’une œuvre de vengeance ; c’est une œuvre juste, créatrice d’une morale qu’elle s’est elle-même forgée » résumez-vous. Sur quoi cette morale repose-t-elle ?

E.L. Sur l'idée qu'il faut continuer de vivre, et de renaître, quelle que soit la dureté des épreuves. C'est comme ça que je la lis.

Par-delà l’essentiel, la grandeur du style, la finesse et la précision du trait, le rythme, l’inimitable portraitiste… c’est la liberté qui impressionne chez Colette, une liberté rare, qui enjambe les siècles, interpelle le nôtre. Elle laisse passer la contradiction, autorise le paradoxe. Cette liberté fut-elle paisiblement conquise, ou fut-elle à la fois une bataille et une blessure ?

E.L. C'est difficile à dire, je ne peux qu'interpréter. L'impression d'ensemble qui, pour moi, ressort de son trajet, est quasiment qu'elle n'avait pas le choix. Elle est à mon sens un génie d'intelligence stratégique et de ruse. La difficulté n'était pas seulement de conquérir sa liberté (ce qu'elle aurait pu faire en demeurant marginalisée, interlope, sans le sou), c'était de le faire en ne lâchant rien : ni son œuvre, ni son statut, ni son désir. Elle l'a fait en jouant avec les codes de l'époque, y compris avec les codes d'exhibition qu'elle avait appris avec Willy. Et à la fin, elle a gagné.

Un féminisme ambigu, incertain, particulier, est comme disséminé chez Colette, il n’est certainement pas une direction, mais un dérivé disons de son comportement, de son œuvre. Il est indirect donc. Comment seriez-vous tentée de définir ce « féminisme » tourné, à l’instar de ses propres héroïnes, vers l’agir, orienté vers une égalité gagnée sur le terrain de la volonté, du désir, du talent, de l’écrit, de l’indifférence face aux pressions, aux réductions, aux relégations ?

E.L. Colette n'était pas féministe, non. Mais on ne nuancera pas assez ce point parce que, toujours, on convoquera deux citations célèbres où elle a l'air de vilipender les luttes des femmes de son époque. Je pense notamment à celle où, au sujet des suffragettes, elle dit qu'elles mériteraient le fouet ou le harem. Le fait qu'on évoque d'abord ces propos rapportés (issus d'entretiens), avant même d'essayer d'analyser son parcours d'écrivaine et ses livres, me paraît un tantinet symptomatique, et, pour ne rien vous cacher, un tantinet agaçant, comme si on faisait de Colette le contre-exemple ultime destiné à dénigrer la réflexion féministe, et par le même mouvement, à en liquider les acquis. Jamais on n'évoque la part évidente de provocation que me semblent contenir ces propos (je peine à croire qu'elle voulait vraiment les fouetter : soit on prend la chose ironiquement, et on ne lui accorde pas de grande valeur politique, soit on la prend au pied de la lettre et on y voit le signe d'un rejet du féminisme, mais faire les deux dans un seul mouvement, cela me paraît suspect). On ne se penche pas davantage sur le contexte, ni sur la personnalité de Colette, absolument incapable de tout engagement collectif. Dans mon livre j'ai appelé le retour systématique à ces propos le « doudou ». L'objet qui vous permet de nier la brutalité, ou l'évidence de la réalité.

Elle est selon moi la suivante : Colette était avant tout rusée, et n'avait aucun intérêt à entrer dans une forme de militantisme. L'engagement politique n'a rien à voir avec elle. Cela ne convenait ni à ce qu'elle était, un individu puissamment solitaire, ni à ce qu'elle écrivait, la perception exacerbée de la réalité par une conscience sismographe. Mais ce n'est pas parce qu'elle a écrit des histoires d'amour et des histoires de fesses que Colette était subversive : c'est parce que ces histoires ne se terminaient pas forcément mal pour des héroïnes qui rejetaient la norme sociale, que l'ambiguïté y régnait, et que les êtres pouvaient y adopter des identités mouvantes. On a trop vite fait de la camper en super-cocotte super-douée. Dans le même ordre d'idée, sa bisexualité n'a rien de la passade trop souvent évoquée. L'émancipation ne se fait pas en couchant simplement avec des femmes, même si c'est un bon début ! Elle se fait en imposant à la vue un modèle d'amour, ce qu'elle a fait avec Missy. Elles ont affiché publiquement un style de vie que la société ne tolérait que caché.

Il faut bien comprendre que l'audace et la grande modernité de Colette est de se mettre à des places inconfortables car usuellement réservées aux hommes (ou tout au plus à des femmes qui finissent mal), et d'y triompher en pleine lumière. De ne jamais se contenter de la place qu'on lui concède. Et, au passage, c'est ce que font également les héroïnes de ses livres. C'est trop court de voir en Colette une intrépide individualiste, sexuée, désirante ; il faut d'abord voir qu'elle torpille les normes de l'époque (mariage, initiation, fidélité, félicité), et impose la sienne par la force de son genre, et non en dépit de lui. Et ça, c'est ce que j'appelle un trajet féministe.

« Ce qui l’habille et la fait reine, remarquez-vous à un endroit, c’est son orgueil ». À quoi cet orgueil répondait-t-il ?

E.L. Ah ça je ne sais pas ! Je ne suis pas psychanalyste ! Mais il éclate à chaque déclaration, dans une position de supériorité calme, drôle et légèrement agacée. Et ça me plaît beaucoup.

Quel(s) livre(s) de Colette ne cesse jamais de vous émerveiller, de vous habiter, de vous hanter peut-être ?

E.L. Plusieurs, bien sûr. La Naissance du jour, Sido, La Maison de Claudine, L'Étoile Vesper et le livre ultime, Le Fanal bleu, L'Envers du music-hall, ses souvenirs romancés de la scène… Disons que selon les âges et les moments de la vie, ça va bouger. Du point de vue romanesque, Chéri et La Fin de Chéri me paraissent difficiles à dépasser. Si l'on aime le genre des chroniques, Les heures longues, recueil de chroniques écrites pendant la Première Guerre mondiale, est un chef d'œuvre du genre – de même, pour les nouvelles, l'extraordinaire Femme cachée. Celui qui me travaille en ce moment serait plutôt La Naissance du jour, livre où une narratrice nommée Colette écrit des livres, commence à prendre de l'âge, hésite à se lancer dans une nouvelle histoire d'amour, lit et transcrit dans le livre les lettres de sa mère, qu'elle commente et qui déclenchent l'écriture… Chef d'œuvre, absolument, d'une liberté, d'une inventivité extraordinaire (1928 !), avec un regard calme sur ce moment de bascule où le passé commence à pouvoir peser plus lourd que l'avenir. Une merveille.

Quel portrait (photographique) de Colette a votre préférence ? Pourquoi ?

E.L. Il y a une toute petite photographie anonyme que j'ai mise à la fin du livre, où elle est portée en triomphe par des mecs dénudés, en slip. Elle-même est en tenue un peu légère, on devine des plumes, derrière. C'est sur scène, c'est à l'occasion d'une fête. J'adore cette photo. On ne voit pas bien son visage mais son corps parle, et il dit le plaisir, l'humour, le chien de cette femme. J'aime penser à cette photo en regard avec un de ses derniers portraits, par le grand photographe Irving Penn, photographie que j'ai mise en ouverture du livre. Là, elle est à la fois immobile et vivace, comme une tireuse de cartes prête à ne faire qu'une bouchée de vous. Malgré la vieillesse et la momification grandissante, une petite flamme s'amuse ; et surtout, on y voit une vieille femme, encore coquette, qui se montre telle qu'en elle-même, du fond de son naufrage physique, avec l'intrépidité et la ténacité que les lecteurs de son œuvre connaissent bien. Admirable portrait de maître.

Si vous deviez ne retenir qu’une phrase d’elle, une phrase qui lui ressemble et la rassemble : laquelle ?

E.L. « Je veux faire ce que je veux ». Bien sûr ! 

Emmanuelle Lambert, Sidonie Gabrielle Colette, Gallimard, 2022.

Nicolas Dutent

Journaliste culturel (l'HumanitéFrance Culture, Marianne, Le Monde des religions…), critique littéraire, compagnon des revues (Lettres Françaises, Phœnix, Esprit), animateur et auteur avec Jean-Luc Nancy de Marquage Manquant et autres dires de la peau (Les Venterniers, 2017).