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Portrait de Michael Edwards | © Collège de France
Portrait de Michael Edwards | © Collège de France
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Le sens du réel. Entretien avec Michael Edwards

Michael Edwards est l’un des rares poètes dont l’œuvre s’écrit en deux langues, l’anglais et le français. Il est également le premier Britannique élu au Collège de France (2002) et à l’Académie française (2013). Ses livres, sur la littérature, d’Homère à aujourd’hui, la peinture, la musique, le langage, la Bible et sur certains thèmes philosophiques cherchent à développer une nouvelle vision chrétienne de la vie et de la culture. Il s’interroge aussi sur les rapports entre les langues, et sur les représentations du monde dont elles sont porteuses. Son dernier essai Pour un christianisme intempestif. Savoir entendre la Bible, est paru en 2020 aux Éditions de Fallois. Son dernier recueil de poèmes, At the Brasserie Lipp, est paru chez Carcanet Press en 2019.

 

Lors de votre leçon inaugurale au Collège de France, vous avez dit : «  Le poème anglais le plus illuminé est souvent une fête de l’exactitude.  » Vous montrez comment la poésie anglaise explore en même temps le domaine des sens et celui de l’imagination. Comment vous êtes-vous intéressé à la langue française, si différente ?

En rencontrant quelques mots de français, à l’âge de onze ans, j’ai eu l’impression de trouver un autre peuple, vivant dans un autre monde. Cela me fascinait. Les sons du français me semblaient particulièrement séduisants par leur différence. Je découvrais tout un monde sonore, qui attirait le poète prêt à surgir en moi. Car la langue est d’abord, pour le poète, les sons qu’elle véhicule, qui guident vers le poème que l’on veut écrire. C’est peut-être même le français qui m’a éveillé à la poésie. Petit à petit, ce monde autre du français m’est devenu nécessaire. J’aimais la littérature et la poésie anglaises, j’étais anglais, j’écrivais des poèmes en anglais, je voulais faire de l’anglais à l’université… et je me suis toujours demandé : pourquoi ne l’ai-je pas fait ? J’ai étudié le français et l’espagnol. Avant de terminer ma licence, je me suis dit que, naturellement, je ferais une thèse en littérature anglaise, sans doute sur Shakespeare. Mais Racine m’a happé au passage au cours de la troisième année. Je me suis retrouvé «  spécialiste de littérature française  » alors que ce n’était pas prévu !

Je pense maintenant que c’est bien la présence d’un autre monde dans le français qui m’attirait. Non pas un monde imaginaire, fantastique ou surréaliste. Un monde à la fois même et autre. C’est d’ailleurs le titre d’un des premiers livres que j’ai écrit directement en français[1], que j’avais repris d’un ouvrage de Joseph Hall écrit en latin vers 1605 : Mundus alter et idem. Le livre lui-même s’était révélé très décevant, mais le titre exprimait parfaitement ce que je ressentais : il existe, dans le monde connu, un autre à connaître, le «  royaume de Dieu  », la «  nouvelle terre  ». Cela explique pour moi la finalité de la poésie : écrire un poème, c’est établir un nouveau rapport avec la réalité et la changer en elle-même. Cette idée a convergé avec l’intuition qu’il existe une autre façon de connaître, de saisir la réalité, qui ne passe ni par la raison ni par les sens. Ce qui m’a mené peu à peu vers le christianisme, la foi étant, précisément, une autre manière de connaître.

Diriez-vous que le français est davantage conceptuel ?

Sans doute, mais je trouve instantanément des contre-exemples. Apollinaire est-il conceptuel ? La poésie d’Yves Bonnefoy n’évoque-t-elle pas les choses les plus simples ? Je suis néanmoins sensible à la capacité du français à formuler une sorte de périphrase ou paraphrase du réel. Prenez le mot «  hebdomadaire  », dans lequel on ne devine même pas le mot «  semaine  ». Ou le mot «  quotidien  ». Ensuite, leurs équivalents anglais, weekly, daily, qui disent directement de quoi il s’agit. Pour reconnaître immédiatement la signification des mots français, il faudrait connaître le grec et le latin… Quand j’entends «  concours hippique  », je me demande où sont les chevaux ! Et pourtant, tous les Français comprennent ces mots. Ils savent exister dans ce monde détaché de la réalité. Ils ont choisi une langue qui plane au-dessus du réel, car ils aiment s’élever ainsi dans le domaine du langage, tout en restant près des choses. Alors qu’en anglais, on est constamment dans un contact intime avec le monde réel, même dans les élans les plus enthousiastes de l’imagination, de l’esprit.

Ce rapport entre l’anglais et le français importe aussi dans votre travail de poète. Votre recueil Rivage mobile est véritablement bilingue[2]. Comment habitez-vous chacune de ces langues en poète ?

Je ne décide pas à l’avance d’écrire un poème en français ou en anglais. Le poème m’attend dans l’une ou l’autre langue. Si j’ai voulu un moment m’aventurer dans des poèmes en français, c’est en partie parce que tout le monde dit qu’il est impossible d’écrire la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne. La prose, oui, mais pas la poésie. Plus sérieusement, de la même manière que le photographe américain Garry Winogrand disait photographier une chose pour voir comment elle serait, photographiée, je voulais écrire des poèmes en français pour voir comment le monde serait, en français. Dans Rivage mobile, j’ai pris certains de mes poèmes en anglais encore inédits et j’ai entrepris, non pas de les traduire, mais de les refaire. Comme si je les écrivais pour la première fois en français. Cela donne une poésie tout à fait différente. Il m’a surtout semblé qu’en passant du poème anglais au poème français, il fallait enlever beaucoup d’éléments concrets. Cela ne m’a pas étonné, mais je trouvais intéressant d’éprouver en acte cette différence.

En écrivant en anglais, je tiens, comme les vieux poètes anglo-saxons, à habiter avec précision le monde réel, que je parle d’une scène de rue ou de Dieu, à rendre présentes, par l’énergie rythmique de l’anglais et la forte prise de ses consonnes, les circonstances exactes d’où s’envolent les émotions les plus lyriques, les pensées les plus immatérielles. En français, j’entre dans un monde de voyelles et de choses discrètes. J’ai l’impression d’aménager le silence, de suivre une musique tout autre. J’apprécie l’écart entre wind, rain, sans article, et le vent, la pluie, écart apparemment minime, mais qui pousse à la réflexion. Je cherche, dans les deux langues, l’essentiel, par des moyens différents. Parfois, j’essaie d’ouvrir la poésie française à certaines ressources de la poésie anglaise : l’humour qui intensifie l’émotion, par exemple, ou l’association de sujets hétérogènes. Je l’ai souvent fait dans Paris aubaine, alors que L’Infiniment Proche essaie plutôt d’approfondir la poésie française dans sa spécificité[3].

Que vous a apporté, et continue de vous apporter, le compagnonnage avec Yves Bonnefoy ?

Je l’ai découvert tardivement. L’occasion en est venue quand le Times Literary Supplement m’a envoyé L’Arrière-Pays pour que j’en fasse une recension. Ce livre m’a profondément touché, pour cette idée même dont nous parlions tout à l’heure : derrière le pays, l’arrière-pays. J’ai fait un compte rendu enthousiaste. Je dirigeais alors une petite revue de poésie en Angleterre, et je voulais faire un numéro sur la poésie française contemporaine. J’ai écrit à Yves pour lui demander d’y participer : il a accepté. Tout de suite, nous étions comme de vieux amis. Il était évident que nous explorions les mêmes questions. Nous étions très proches ; son amitié a compté pour moi plus qu’aucune autre. Une grande tristesse me vient du fait que, sentant comme moi l’appel d’«  autre chose  » dans ce monde, Yves était décidé à ne pas le trouver dans la religion. Il rêvait et en même temps refusait «  l’arrière-pays  ». Lors d’un de ses séjours chez moi en Angleterre, il avait acheté dans un magasin d’antiquités un vieux couteau rouillé et une planche à pain ancienne toute râpée. Dans ces objets travaillés par le temps, il ressentait une vraie présence, un surcroît d’être. Peut-être cela lui suffisait-il.

Mais je crois pouvoir dire que je l’ai influencé un peu dans sa conception de la poésie. Par exemple, au sujet de la poésie régulière, qu’il tenait pour fermée sur elle-même. Il me semble que la poésie régulière peut être aussi ouverte que la poésie en vers libres. L’ouverture ou la clôture dépend du poète. Certains poèmes de Malherbe sont complètement verrouillés, tandis que les sonnets de Shakespeare, extraordinairement complexes sur le plan intellectuel, ouvrent de nombreuses portes dans toutes les directions. Yves pensait que ces sonnets étaient une erreur, la rhétorique et le discours conceptuel les empêchant de s’ouvrir aux présences du monde. Après nos conversations, il a commencé à écrire que la forme fixe aidait Shakespeare à sortir de lui-même et à dire vrai. Il a traduit les sonnets de nouveau, parfois de façon très régulière. Mais il reste avant tout pour moi l’exemple même d’un poète et penseur engagé, infatigablement, dans la recherche de la poésie et de l’être.

Dans votre travail critique, vos textes, vos interventions, deux mots reviennent souvent et avec une intensité certaine : les mots «  réel  » et «  vie  ». Comme s’il vous importait de préciser que ce sont eux que la littérature doit permettre, en définitive, de rejoindre. D’où vous vient cet attachement, au cœur de la littérature, au réel et à la vie ? Comment vous a-t-il travaillé, en tant que critique, et en tant que poète ?

Étudiant, j’étais frappé de constater que de nombreux critiques parlaient des œuvres littéraires avec un total détachement, comme si les écrivains vivaient dans un monde parfaitement abstrait. Pourtant, quand on écrit, et plus largement dans toute activité intellectuelle bien fondée, c’est toujours sur la vie que l’on s’interroge. Lorsqu’un égyptologue étudie un site, en se posant toutes sortes de questions archéologiques, historiques, linguistiques, on doit supposer que c’est pour mieux comprendre, en définitive, ce que c’est que d’être humain, vivre et mourir.

En outre, puisque je crois au monde spirituel, il m’importe de dire que son existence ne signifie pas que le monde que nous appelons réel ne compte pas pour grand-chose, comme si nous étions dans une sorte de néant dont il faudrait être arrachés, après la mort. Au contraire, la capacité à regarder et à respecter le réel me semble être le critère pour savoir si nous sommes, oui ou non, sérieux. Ingres a dit : « Le dessin est la probité de l’art. » Je dirais que le sens du réel est la probité de la poésie. Et plus largement, de l’intellectuel, de l’homme. J’ai été influencé à Cambridge par deux poètes espagnols. Antonio Machado, qui dit que la poésie est « palabra en el tiempo », une « parole dans le temps », dans le temps qui passe, dans l’ici-maintenant. Et Jorge Guillén, qui a écrit : « Heme ya libre de ensimismamiento. Mundo en resurrección es quien me salva » (« Je suis maintenant libéré de l’enfermement en moi-même. Le monde en résurrection est celui qui me sauve »). Il n’était pas chrétien, il était proche de Valéry. Mais il sentait que le monde réel, en «  ressuscitant  » devant nous, a le pouvoir de nous émerveiller, de nous libérer de l’introspection. Ce sens du réel me semble d’autant plus fondamental en poésie que celle-ci utilise des rythmes, des mots, des significations à sa manière et qu’elle organise la réalité dans sa propre syntaxe. Mais pour être audible et juste, il lui faut constamment revenir sur terre. Shakespeare est absolument central de ce point de vue. S’il y a un auteur capable de s’aventurer dans tous les au-delà, d’inventer six mondes possibles avant le petit-déjeuner, c’est bien lui. Mais il revient constamment au monde ordinaire. À la fin de ses pièces, c’est la réalité, souvent dans toute sa quotidienneté, qui s’impose. Il se dit en somme : «  C’était une très belle vision, tragique ou comique, de l’existence, mais je suis ici. Et c’est ici qu’il faut la vivre.  »

Qu’est-ce qui, pour vous, fait de la littérature britannique une littérature européenne ? Encore aujourd’hui, dans la création littéraire contemporaine et alors que l’anglais est devenu la langue d’un très vaste univers anglo-américain, quelle place tient selon vous l’Europe dans cette langue, et ce qui s’écrit dans cette langue ?

J’ai l’impression que les Britanniques ne sont pas, en général, très orientés vers l’Europe, le «  continent  » représentant avant tout, pour eux, un terrain de tourisme. Et il se peut que les Français, en général, soient aussi «  insulaires  » qu’eux. Pour les écrivains britanniques, en revanche, l’Europe a toujours été une présence importante. L’action de Beowulf, la grande épopée des vieux Anglo-Saxons, est située sur le continent. Les derniers Scandinaves à nous envahir, les Normands, ont créé une littérature anglo-normande qui est en partie à l’origine de la littérature française. La «  matière de Bretagne  » était partagée par plusieurs littératures nationales. Tous les écrivains médiévaux anglais se tournaient vers l’Europe. Chaucer, né au moment où l’anglais – langue germanique ayant absorbé des mots français importés par les Normands, comme elle avait déjà absorbé le latin des légions et de l’Église – se renouvelait complètement, inventa le pentamètre iambique en associant l’accent tonique de la poésie anglo-saxonne au décasyllabe français ou à l’hendécasyllabe italien. La Renaissance, le néoclassicisme, le romantisme étaient, comme partout, des périodes d’échanges et d’influences réciproques. Parmi les meilleurs poèmes «  anglais  » se trouvent les traductions d’Homère, de Virgile et d’Ovide faites par Golding, Dryden, Pope et d’autres.

Je crois que, comme l’Empire naguère, ni le Brexit, qui refuse seulement une certaine conception et organisation de l’Europe, ni la présence universelle de la langue anglaise, ne peuvent empêcher notre littérature d’être foncièrement européenne. Les intellectuels anglais, parlant une langue qui réunit deux grandes cultures du Nord et du Sud, la germanique et la latine, ne cessent de se nourrir de l’histoire et de la culture européennes, qui sont les leurs. Ils s’y intéressent autant que les intellectuels français. Quand je pense à certains grands poètes anglais récents : David Jones, Donald Davie, Charles Tomlinson, Geoffroy Hill, je vois qu’ils étaient particulièrement bien versés dans les littératures européennes. Je ne vois pas pourquoi cette participation à la vie de l’étranger ne continuerait pas.

La Poésie…
La poésie, rêveuse, lunaire,
Verse par les déchirures des nuages
Sur nos cœurs
Sur nos villes
Sur l’ample tapis volant du réel
De pâles rayons d’une autre lumière[4]

Propos recueillis par Anne Dujin

 

[1] - Michael Edwards, Un monde même et autre, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.

[2] - Michael Edwards, Rivage mobile, Orbey, Arfuyen, 2003.

[3] - Michael Edwards, Paris aubaine, Clichy, Éditions de Corlevour, 2012 et L’Infiniment Proche, Clichy, de Corlevour, 2016.

[4] - M. Edwards, L’Infiniment Proche, op. cit.

Anne Dujin

Rédactrice en chef de la revue Esprit, Anne Dujin est politiste de formation. Après avoir travaillé comme chercheuse au CRÉDOC, elle se tourne vers les revues et le journalisme d’idées. Elle a collaboré au supplément « Idées » du Monde. Elle est également poète : voir son recueil L'ombre des heures (L'herbe qui tremble, 2019).…

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