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Manifestation contre le coup d’État militaire à Rangoun, en février 2021 | Photo : Gayatri Malhotra via Unsplash
Manifestation contre le coup d'État militaire à Rangoun, en février 2021 | Photo : Gayatri Malhotra via Unsplash
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Birmanie : coup de grâce pour la Constitution ?

Le coup d’État militaire survenu en Birmanie en février 2021 a suscité un important mouvement de désobéissance civile et de protestations qui, malgré une violente répression, ne faiblit pas. La fracture entre le pouvoir et les aspirations démocratiques du peuple semble aujourd’hui avoir atteint un point de non-retour.

En Birmanie, la nouvelle du coup d’État du chef de l’état-major militaire, Min Aung Hlaing, est tombée au matin du 1er février 2021 comme un coup de massue. Le jour même, devait se réunir à Naypyidaw, la capitale administrative du pays, l’assemblée législative élue le 8 novembre 2020, pour former le gouvernement de la nouvelle mandature. Les chars ont été déployés sur les larges avenues, les principales figures politiques inculpées et arrêtées sous des prétextes futiles (notamment la conseillère d’État, Aung San Suu Kyi, et le président, Win Myint), tandis que les autres députés étaient assignés à domicile. Un coup d’État sans coup férir, donc, au moins dans un premier temps. L’état d’urgence est alors déclaré pour un an par le vice-président issu des rangs militaires et le pouvoir remis à Min Aung Hlaing. Un gouvernement d’exception est formé, le State Administration Council (SAC), ne devant gérer les affaires que pour l’année à venir et annonçant à terme la tenue de nouvelles élections. Un coup d’État qui ne dit pas son nom et avance sous couvert de légalisme – il repose en effet sur l’accusation peu soutenable d’une fraude électorale massive et sur la prétendue volonté de faire respecter la Constitution –, mais néanmoins un coup d’État.

Une Constitution hybride en 2008

Paradoxalement, il survient après dix années d’une transition politique voulue par les autorités militaires – à la tête du pays depuis 1962 –, dans leurs propres termes, ceux de la Constitution adoptée par référendum en 2008. Cette Constitution, qui garantit à l’armée un veto sur tout changement constitutionnel et la mainmise sur trois ministères régaliens (la Défense, l’Intérieur et les Frontières), est hybride, partageant le pouvoir entre militaires et civils. La transition a été mise en place après les élections de 2010 auxquelles le principal parti d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), dirigée par Aung San Suu Kyi, refusa de participer, laissant ainsi le pouvoir à des personnalités issues des rangs militaires, notamment Thein Sein. Ce dernier a entrepris des réformes majeures de libéralisation politique et économique, prélude des élections libres de novembre 2015 qui furent alors remportées, massivement et dans la liesse, par les démocrates. Déjà à l’époque, le public s’est figé dans l’expectative, attendant la remise du pouvoir en avril suivant, avant de croire que les militaires avaient bien accepté le scrutin populaire.

Aux élections de novembre dernier, 83 % des sièges à pourvoir furent emportés par la LND, malgré les critiques adressées à la gouvernance Aung San Suu Kyi, du manque d’avancées sur la question du fédéralisme – centrale pour fonder les bases d’une véritable paix avec les groupes minoritaires – et des lenteurs des progrès en matière de justice sociale et de liberté de la presse. Les opinions internationales ont quant à elles reproché à la Dame de Rangoun de n’être pas intervenue contre le sort dramatique fait aux Rohingyas1. Cela n’a pas empêché les Birmans de participer au dernier vote avec enthousiasme, ignorant la crise sanitaire, motivés autant par le refus du retour des militaires au pouvoir que par un soutien renouvelé à la cheffe de file des démocrates. Pour l’organe politique de l’armée, le parti de l’Union pour la solidarité et le développement (USDP), la défaite est en tout cas cuisante. Mais restent les 25 % de sièges revenant aux représentants nommés de l’armée et la possibilité d’exercer un veto sur toute réforme constitutionnelle. Alors, pourquoi retirer le pouvoir aux élus, cette fois ?

S’agissait-il d’une bataille d’ego entre Aung San Suu Kyi et Min Aung Hlaing ? La maîtrise du processus politique devenait-elle plus incertaine pour Min Aung Hlaing, devant une Aung San Suu Kyi renforcée par sa victoire écrasante et résistant désormais aux exigences des militaires, notamment celles d’annuler les élections et d’inclure dans le nouvel exécutif le chef d’état-major promis à la retraite de ses fonctions militaires dans l’année ? Aung San Suu Kyi, âgée de 75 ans, s’était-elle durcie devant l’impossibilité de faire avancer suffisamment vite les dossiers importants avec un pouvoir civil bridé par les militaires ? La Constitution de 2008 avait-elle fait la preuve, finalement, de son impraticabilité ?

Désobéissance civile et répression

Comme le public birman le sait trop bien, la libéralisation de la vie politique n’a été concédée par les autorités militaires que dans la mesure où le contrôle du processus et la défense de leurs intérêts de corps restaient entre leurs mains. Profitant du désintérêt apparent des médias étrangers en période de pandémie, de l’isolement renouvelé de la Birmanie face à l’opprobre provoqué par la crise rohingya et d’un contexte international semblant légitimer le déni des réalités électorales, Min Aung Hlaing paraît avoir cru qu’il pouvait se saisir du pouvoir et faire passer cela pour un remaniement gouvernemental, justifié par des irrégularités électorales qui restaient à prouver. Selon la ligne de communication qu’il a essayé d’imposer depuis, la prise de pouvoir relevait d’un devoir de défense de la Constitution incombant à l’armée.

Mais les Birmans ne s’y sont pas trompés. Sidérés par ce qu’ils ont massivement ressenti comme un violent retour aux heures les plus sombres de la dictature militaire, ils se sont emparés d’un appel à la désobéissance civile qu’Aung San Suu Kyi aurait réussi à diffuser avant sa mise en résidence surveillée pour mettre en place un mouvement de résistance puissant, le Civil Disobedience Movement (CDM). Très vite, les fonctionnaires des diverses institutions du pays ont déclaré refuser de travailler pour l’administration militaire et ont effectivement cessé le travail, paralysant petit à petit le pays. La population a commencé à protester en tapant sur des casseroles à la tombée de la nuit, en des charivaris libératoires. Mais, emmenée par la génération Z, bien décidée à se battre pour son avenir, elle est très vite sortie dans la rue pour exiger que son vote soit respecté et que les dirigeants politiques soient relâchés. Pour protester contre le régime militaire, des manifestations denses et hautes en couleur se sont organisées jour après jour, par corps de métier, non seulement à Rangoun et à Mandalay, les principales villes du pays, mais dans toutes les villes de province, de la septentrionale Putao à la méridionale Dawei. Utilisant les chaussées et les murs d’immeuble comme des supports monumentaux, les opposants ont projeté leurs mots d’ordre antimilitaires, faisant des villes elles-mêmes une protestation contre le régime illégitime et affichant de manière éclatante la réalité du vote du 8 novembre. C’est tout un pays, soudainement frustré d’un avenir qu’il commençait à peine à entrevoir, qui s’est alors levé contre le pouvoir militaire, ce que Min Aung Hlaing n’avait sans doute pas anticipé.

C’est tout un pays, soudainement frustré d’un avenir qu’il commençait à peine à entrevoir, qui s’est alors levé contre le pouvoir militaire.

Mais la machine répressive n’en a pas moins été amorcée, selon un scénario déjà trop vu, faisant feu de tout bois. Après les arrestations des principaux responsables politiques de la LND, des chefs de service ayant appelé à l’arrêt du travail et des journalistes couvrant les événements, après leur inculpation sous l’article 505b qui, reformulé pour servir la situation, couvre l’incitation à la désobéissance civile, après le pillage des bureaux de la LND, l’imposition d’un couvre-feu, la restriction de la 4G et la suspension des licences de presse des journaux non gouvernementaux, les forces de l’ordre ont été envoyées pour disperser les manifestations, avec des fumigènes et des balles en caoutchouc d’abord, mais aussi des balles réelles ciblant de manière aléatoire la tête des protestataires les plus enthousiastes, souvent très jeunes, pour intimider et terroriser : à ce jour, le nombre de morts avoisine les trois cents. Les forces de l’ordre se sont aussi mises à poursuivre les manifestants jusque dans les quartiers, après le couvre-feu, semant la terreur ; des cas de pillage et de torture après arrestation ont été rapportés. Les intimidations contre les fonctionnaires et autres employés en grève se font plus fortes.

Point de non-retour

Cependant, deux mois après le coup d’État, le mouvement ne faiblit pas ; au contraire, il prend de nouvelles formes et s’institutionnalise. Un troisième volet du mouvement commence à peser, le positionnement du Comité des représentants du Parlement (CRPH) comme gouvernement intérimaire : au lendemain du coup d’État, une partie des parlementaires démocrates a formé ce comité en prêtant allégeance, pour saper la légitimité du gouvernement militaire à l’international et à l’intérieur. Ce comité a depuis réussi à se faire reconnaître du mouvement de résistance en s’appuyant sur la légitimité du vote de novembre. Le 5 mars, il annonçait ses objectifs politiques : mettre fin à la dictature, abolir la Constitution de 2008, établir une démocratie fédérale et libérer les prisonniers politiques. Le vice-président désigné par le comité, Mahn Win Khaing Than, issu du peuple des Karen, prononçait son premier discours à la nation le samedi 13 mars, en appelant ceux des services publics qui ne l’avaient pas encore fait à rejoindre le mouvement de désobéissance civile, y compris les forces de sécurité, et à faire allégeance au peuple. Apparemment réfugié dans le sanctuaire de la Karen National Union près de la frontière thaïe, comme l’avait été le gouvernement en exil formé par les pro-démocrates après les élections non honorées de 1990, le CRPH aurait engagé des discussions avec les organisations ethniques armées ayant condamné le coup d’État afin de former une union fédérale, selon sa ministre des Affaires étrangères, Zin Mar Aung.

De son côté, à la recherche de soutiens bien rares, le SAC a invité les organisations ethniques armées à participer au défilé du jour de l’armée (Tatmadaw) qui s’est tenu à Naypyidaw le 27 mars, cherchant à se concilier les ennemis d’hier, mais sans beaucoup de succès. Isolé à l’intérieur, face à une population qui refuse de renoncer à son vote, mais aussi à l’extérieur où le coup d’État a été très largement condamné, entraînant des sanctions économiques ciblées, le SAC a été protégé de mesures plus radicales par l’obstruction de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies, invoquant le principe de non-ingérence, et par les hésitations de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, brillant par sa prudence.

La Birmanie se trouve aujourd’hui à un point de non-retour. Face à un pays pour le moment ingouvernable, la junte militaire campe sur ses positions. Le mouvement de résistance ne peut compter que sur sa propre résilience, qui s’est révélée très forte. Certains voient dans la crise actuelle l’occasion d’une véritable réforme politique, indépendante du joug militaire. L’un des développements récents les plus intéressants du mouvement de résistance à la junte est l’émergence de nouvelles formes de solidarité interethniques, qui passe par l’abolition de la Constitution de 2008. En confisquant le pouvoir aux démocrates pour « protéger la Constitution », Min Aung Hlaing a en fait précipité sa chute et plongé le pays dans le chaos.

  • 1.Voir Bénédicte Brac de La Perrière, « La tragédie des Rohingyas et son déni birman », Esprit, avril 2018.

Bénédicte Brac de la Perrière

Chercheuse au Centre Asie du Sud-Est du CNRS/EHESS.

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L’idée libérale en question

Force structurante de notre modernité, le libéralisme concentre ces dernières années toutes les critiques. Mais lorsque certains fustigent la société du tout marché, l’individualisme et l’égoïsme contemporains, l’élitisme, les inégalités ou l’autoritarisme, est-ce bien à l’idée libérale qu’ils en ont ? La démocratie peut-elle se passer du libéralisme ? C’est à ces questions que s’attache ce dossier, coordonné par Anne-Lorraine Bujon. Le libéralisme y apparaît d’abord comme une tradition plurielle, capable de se renouveler et de se combiner avec d’autres courants de pensée politique. Timothy Garton Ash le définit comme une méthode plutôt qu’un système : « une quête interminable pour déterminer le meilleur moyen de bien vivre ensemble dans les conditions de la liberté ». À quelles conditions, et dans quelles formes nouvelles peut-on défendre aujourd’hui l’idée libérale ? À lire aussi dans ce numéro : l’Allemagne après la réunification, les pays baltiques, la mémoire selon Ernest Pignon-Ernest, une lecture de Nœuds de vie de Julien Gracq, et la vie de Konrad von Moltke, le délégué de la nature.