Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Photo : Headway
Photo : Headway
Dans le même numéro

L’expertise usagère

juil./août 2020

La participation des usagers, devenus « usagents », permet à des programmes de recherche coopératifs de bénéficier de leur expertise usagère et de valoriser les pratiques institutionnelles d’accompagnement. Elle signale un nouvel âge des solidarités.

La participation des usagers à la vie des institutions de l’action sociale et médico-sociale est devenue un invariant des politiques sociales en faveur des citoyens les plus vulnérables de ce début de xxie siècle. Si la figure de l’assisté, de la personne incapable ou du simple utilisateur d’un service public a guidé l’action du législateur des Trente Glorieuses aux «  Trente Piteuses  »[1], le siècle qui s’ouvre voit l’émergence d’une figure de la personne vulnérable plus active, politisée, voire experte et porteuse de connaissances singulières, nommée « l’usagent[2] ».

De fait, les lois no 2002-2 rendant obligatoire la participation institutionnelle des usagers et no 2005-102 en faveur de la citoyenneté des personnes handicapées ont ouvert une brèche qui ne s’est pas refermée et qui a même gagné en précision dans le plan interministériel de 2015. Ce dernier, d’une portée politique équivalente à la circulaire Questiaux de 1982, évoque la nécessité de considérer des savoirs issus de l’expérience «  d’usage  » des usagers – nommée « expertise usagère » – et désigne cette population comme catégorie sociale cible de modernisation des institutions d’action sociale et médico-sociale. La participation sociale, politique et épistémique des usagers de l’action sociale et médico-sociale s’impose désormais une condition de légitimité de ses institutions.

L’usagent

Les usagers, tels que les nomment les textes publics, habitent désormais de nombreux espaces sociopolitiques : la construction des politiques sociales, les espaces de formation de travailleurs sociaux et, condition de nombreux financements, certains espaces de recherche en travail social. La mise en œuvre du principe de participation des usagers à la vie des institutions a ainsi profondément modifié le paysage du travail social et nous assistons, en son sein, à un renouvellement des modalités de construction et de diffusion de la solidarité institutionnalisée dans lequel l’usagent conquiert une place centrale et un rôle déterminant, exemplaire d’une nouvelle citoyenneté.

Plus que de dérégulation ou de dégradation des protections sociales et individuelles du citoyen par la participation des usagers[3], nous faisons l’hypothèse que cette dernière provoque un désajustement provisoire des capacités représentatives des institutions. Pourquoi cette idée plébiscitée sur le papier et dans les discours est-elle un problème pratique majeur dans les services et établissements d’action sociale et médico-sociale ? Comment aider «  la classe des usagers  » à participer à la vie des institutions d’action sociale et médico-sociale à la mesure qu’ils souhaitent et «  la classe des professionnels  » à garantir cette nouvelle citoyenneté ?

La recherche coopérative

Inspirée de divers travaux en termes de cadre d’analyse intégré à l’activité[4] et faisant l’hypothèse que les usagers sont la classe centrale du mouvement de refondation des institutions sociales et médico-sociales, nous avons proposé la construction d’une méthodologie de « recherche usagère coopérative ». Cette méthodologie cherche à mettre en action et en dialogue des expertises usagères avec les expertises professionnelles et scientifiques, pour répondre à la commande sociale de participation des usagers dans les institutions et respecter la demande sociale d’une citoyenneté singulière et reconnue des personnes en situation de handicap ou de marginalisation.

La recherche usagère coopérative est un processus de valorisation des pratiques institutionnelles d’accompagnement : elle procède à une analyse des questions sociales et, concomitamment, produit des connaissances nouvelles et des expertises hybrides (scientifiques, professionnelles et usagères). À l’instar de l’intervention sociologique, la recherche usagère coopérative se définit par « l’action du sociologue pour faire apparaître les rapports sociaux et en faire l’objet principal de l’analyse[5] ». Elle suppose, pour le chercheur, d’aller au sein même des établissements qui matérialisent l’action sociale et médico-sociale, de proposer un processus de recherche rassemblant tous les acteurs institutionnels volontaires – en premier lieu, les usagers – et d’accompagner la définition d’un sujet et d’une méthodologie de recherche intégrée à l’activité.

La recherche usagère coopérative est le fruit d’une rencontre entre des usagers, des professionnels, des cadres, des administrateurs d’une même entité – associative ou administrative – et d’un chercheur formant un groupe de recherche. Cette rencontre s’appuie sur l’asymétrie des positions, des représentations sociales et des savoirs des participants. Elle exige un espace-temps de rencontre suffisamment conflictuel, propice à la circulation de la parole, aux positionnements individuels et à la convivialité. Pour le chercheur, il s’agit d’identifier les objets de lutte dans le rapport usagers-professionnels-institutions avec l’objectif d’un retour pratique, social et épistémologique sur le mouvement social en question, notamment en termes de structuration des rapports sociaux d’usage dans les institutions d’action sociale et médico-sociale.

Les attendus de la recherche usagère coopérative sont l’expression et l’objectivation des expertises usagères, professionnelles et scientifiques. En termes politiques, nous attendons une « conversion identitaire » des usagers, devenus chercheurs, en usagents d’une part, et une « conversion pratique » des professionnels, devenus maïeuticiens, à la méthodologie de recherche coopérative en intervention sociale[6].

Un nouvel âge des solidarités

La période qui s’ouvre est celle de l’usagent : néologisme désignant le dépassement de l’usager. Nous la faisons débuter en 2015 avec la publication du plan interministériel d’action en faveur du travail social et du développement social. Cette période est celle d’une refondation institutionnelle «  totale  » de l’action sociale et médico-sociale par la participation des usagers qui, après son affirmation en droit, devient un principe directeur de la fabrication des politiques publiques et de l’organisation de la protection sociale.

L’usagent, entendu comme citoyen faisant usage d’une institution de santé, sociale, médico-sociale, d’éducation ou de transports – publique, privée ou associative – est à la société du xxie siècle ce que l’ouvrier était à la société du début du xxe : son catalyseur de liens sociaux de production et de liens sociaux de solidarité.

L’usagent est à la société du xxie siècle ce que l’ouvrier était à la société du début du xxe : son catalyseur de liens sociaux de production et de liens sociaux de solidarité.

Ainsi, dans un contexte d’égalisation massive des conditions matérielles d’existence des personnes face aux risques sanitaires, économiques et climatiques, considérant que les conditions d’usager et d’handicapé sont des conditions et expériences sociales universelles de l’homme moderne, l’utilité sociale de la personne dans la production du citoyen revêt un caractère incontournable, anthropologique, et il est urgent de reconnaître l’expertise usagère comme partie prenante de l’expertise sociale. L’émergence de l’usagent, son caractère performatif et ses capacités instituantes entérinent l’hypothèse d’un nouvel âge de la solidarité.

 

[1] - Voir Nicolas Baverez, Les Trente Piteuses, Paris, Flammarion, 1997 et Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979.

[2] - Claire Heijboer, «  La participation des usagers au secours des institutions sociales et médico-sociales. Vers un nouvel âge de la solidarité  », Le Sociographe, vol. 68, no 4, 2019, p. 13-23.

[3] - Comme ont pu le craindre Michel Chauvière (Trop de gestion tue le social. Enquête sur une discrète chalandisation, Paris, La Découverte, 2007) ou Roland Janvier (Vous avez dit « usager »? Le rapport d’usage en action sociale, Issy-les-Moulineaux, Esf Éditeur, coll. «  Actions sociales  », 2015).

[4] - Voir Alain Touraine, La Voix et le Regard, Paris, Seuil, 1978 ; Luc Van Campenhoudt, Jean-Michel Chaumont et Abraham Franssen, La Méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, Paris, Dunod, 2005 ; Gilles Herreros, Pour une sociologie d’intervention, Toulouse, Érès, 2009 ; Stéphane Rullac (sous la dir. de), La Science du travail social. Hypothèses et perspectives, Issy-les-Moulineaux, Esf Éditeur, coll. «  Actions sociales  », 2012 ; Roger Sue, La Contresociété, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016 ; Anne Gillet et Diane-Gabrielle Tremblay (sous la dir. de), Les Recherches partenariales et collaboratives, Rennes/Québec, Presses universitaires de Rennes/Presses de l’Université du Québec, 2017.

[5] - A. Touraine, La Voix et le Regard, op. cit.

[6] - « La conversion renvoie à une pratique de l’intervention sociologique tournée vers l’analyse des mouvements sociaux. La méthode ne se limite pas à l’examen de luttes collectives; elle prétend dépasser les causes et les effets des mobilisations pour se centrer sur la portée sociologique et historique de l’engagement des acteurs et saisir en quoi ils sont porteurs de transformation sociale. L’intervention sociologique vise le plus haut niveau possible de l’action, et interroge les acteurs engagés afin d’appréhender leur capacité à être un mouvement social capable de contester et de modifier les orientations culturelles de la société. La conversion est un processus double: analytique et initiatique », Olivier Cousin et Sandrine Rui, «  La méthode de l’intervention sociologique. Évolutions et spécificités  », Revue française de science politique, vol. 61, no 3, 2011, p. 513-532.

Claire Heijboer

Responsable de l’unité de recherche de l’École pratique de service social et chercheuse associée au laboratoire École, mutations, apprentissages.

Dans le même numéro

Depuis l’Afrique

Ce dossier coordonné par Jean Godefroy Bidima et Antoine Garapon fait entendre les voix multiples de l’Afrique. Depuis leur perspective propre, ces voix africaines débordent la question postcoloniale et invitent au dialogue ; elles participent à la construction d'une commune humanité autour d’un projet de respect de la vie. À lire aussi dans ce numéro double : la participation dans le travail social, les analogies historiques de la pandémie, les gestes barrières face aux catastrophes écologiques, l’antiracisme aux États-Unis et l’esprit européen de Stefan Zweig.