Dans le même numéro

Une anthropologie de la reconnaissance

Introduction

Cet hommage à Marcel Hénaff montre que son anthropologie du don, ainsi que son éthique de l’altérité et sa politique de la reconnaissance, permettent de penser les limites de la marchandisation, le lien entre les générations et les transformations urbaines.

Alors que nous venons de subir un choc sanitaire, nous prenons tragiquement conscience de notre vulnérabilité. Alors que nous commençons à retrouver une certaine liberté de mouvement, nous explorons de nouveaux modes de mobilités. Et alors que nous reprenons progressivement nos activités professionnelles, nous nous interrogeons sur le sens, les conditions et l’organisation du travail, ainsi que sur la reconnaissance des métiers du soin dans nos sociétés. En quoi l’œuvre de Marcel Hénaff (1942-2018) peut-elle apporter des réponses à ces questions, du moins nous aider à les formuler correctement ?

Philosophe et anthropologue, directeur de programme au Collège international de philosophie puis professeur à l’université de Californie à San Diego, et ami regretté de la revue Esprit, Marcel Hénaff frappait par son érudition généreuse dans toutes les disciplines du savoir et sa curiosité gourmande pour une multitude de thématiques. Son œuvre trouve son unité dans l’insistance de la question du lien social. Elle montre qu’une société est irréductible à des rapports marchands : une société tient par la reconnaissance réciproque de ses membres (groupes sociaux et individus). Une telle reconnaissance prend la forme du don qu’il appelle cérémoniel, par opposition aux dons gracieux et solidaires, comme lorsque nous nous saluons, nous remercions ou invitons nos amis à partager un moment de convivialité. Loin d’être un échange de biens, le don cérémoniel est, par le truchement des choses, un engagement de soi et une reconnaissance d’autrui. Cette matrice anthropologique se déploie dans une éthique et une politique de la reconnaissance qui répondent à nos interrogations contemporaines sur les limites de la marchandisation, les liens entre générations et les transformations urbaines. Marcel Hénaff aborde ainsi notre expérience du monde moderne avec lucidité et critique, mais sa lecture n’est jamais désespérée, confiant qu’il était dans la dynamique démocratique1.

Une société tient par la reconnaissance réciproque de ses membres.

Cet hommage à Marcel Hénaff relève sans doute du contre-don : il est une marque publique en reconnaissance de notre dette à son égard. Dans un entretien accordé à la revue Esprit, Marcel Hénaff rappelait que, dans la Grèce ancienne, « les maîtres de sagesse étaient rétribués sous forme de présents offerts par leurs disciples et que ces présents ne visaient pas à payer leurs leçons mais à honorer la sagesse dont ils étaient les passeurs2». Ce dossier se veut ainsi un présent offert à sa mémoire et vise à honorer la sagesse dont il était le passeur, avec la perspective de nouveaux dossiers qui travailleront dans les sillons qu’il a tracés.

  • 1. Le dernier article qu’il a confié à la revue portait sur la curiosité : « Le clos et l’ouvert. Abécédaire critique », Esprit, juin 2018.
  • 2. Entretien avec Marcel Hénaff, « De la philosophie à l’anthropologie. Comment interpréter le don ? », Esprit, février 2002.

Jonathan Chalier

Rédacteur en chef adjoint de la revue Esprit, chargé de cours de philosophie à l'École polytechnique.

Dans le même numéro

L’anthropologie du don de Marcel Hénaff, ainsi que son éthique de l’altérité et sa politique de la reconnaissance, permettent de penser les limites de la marchandisation, le lien entre les générations et les transformations urbaines. À lire aussi dans ce numéro : l’image selon Georges Didi-Huberman, l’enseignement de la littérature, la neuropédagogie, l’invention de l’hindouisme, l’urgence écologique et la forme poétique de Christian Prigent.