Photo : Rami Al-zayat
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Internet ou le pluralisme radical. Entretien avec Romain Badouard

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon

Internet a engendré une profusion des prises de parole publique qui a trois conséquences majeures : le pouvoir de filtrage de l’information, autrefois dévolu aux journalistes, revient désormais aux moteurs de recherche et aux réseaux sociaux ; la notoriété se substitue à l’autorité ; la frontière entre vie publique et privée tombe. Les plateformes en ligne favorisent un enfermement idéologique et une plus grande brutalité des échanges. La régulation se fait en toute opacité, avec à la fois un risque de privatisation de la censure et un risque que les architectures de surveillance se retrouvent à la disposition de régimes autoritaires.

Vous rappelez dans votre livre, Le Désenchantement de l’Internet[1], que l’imaginaire des premiers temps d’Internet et des réseaux sociaux était celui de l’agora, un forum ouvert à tous qui permettrait une meilleure circulation des connaissances et de l’information, donc un débat plus riche et une démocratie plus vivante. Aujourd’hui, on est passé à une vision de cauchemar où règnent la manipulation, la désinformation et l’exploitation commerciale des conversations virtuelles. Comment expliquer ce retournement ?

Les espoirs et les déceptions quant au potentiel démocratique d’Internet sont en fait les deux facettes d’une même pièce. Internet, en tant que réseau de communication ouvert et décentralisé, a engendré une profusion des prises de parole dans le débat public. En offrant les mêmes possibilités de publication à chaque internaute, il a rendu visibles les nombreuses « manières de voir » qui co-existent au sein de la société. En ligne, chacun peut prendre la parole pour exprimer ses points de vue, défendre ses valeurs, faire valoir sa grille de lecture des questions de société. Côté pile, cette ouverture enrichi

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Romain Badouard

Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris II Panthéon-Assas, Romain Badouard est également chercheur au CARISM et enseignant à l'Institut français de presse. Il a publié Le Désenchangement de l'internet. Désinformation, rumeur, propagande (Fyp, 2017).

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Fausses nouvelles, désinformation, théories du complot : les vérités sont bien fragiles à l’ère de la post-vérité. Les manipulations de l’information prospèrent dans un contexte de défiance envers les élites, de profusion désordonnée d’informations, d’affirmations identitaires et de puissance des plateformes numériques. Quelles sont les conséquences politiques de ce régime d’indifférence à la vérité ? Constitue-t-il une menace pour la démocratie ? Peut-on y répondre ? A lire aussi dans ce numéro : un dossier autour d’Achille Mbembe explorent la fabrication de « déchets d’hommes » aux frontières de l’Europe, des repères philosophiques pour une société post-carbone, une analyse de ce masque le consentement dans l’affaire Anna Stubblefield et des recensions de l’actualité politique, culturelle et éditoriale.