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Jusqu'ici, tout va bien

Face à l’urgence climatique, l’opinion publique s’affole. Pourtant l’immobilisme prévaut, comme s’il était possible de reculer l’échéance.

Sous la pression grandissante d’une partie de l’opinion, en avril  2019, le président de la République se décide finalement à reconnaître un « état d’urgence climatique ». En juin, dans sa déclaration de politique générale, le Premier ministre ouvre l’éventail des urgences à affronter (économique, sociale, écologique et politique). Ce genre d’échéancier fait facilement recette, car ceux qui rechignent face à une urgence sont non seulement coupables d’immobilisme, mais irresponsables. L’urgence impose – mieux, elle en impose.

Édouard Philippe le soulignait devant les députés : l’urgence « rassemble: c’est elle qui a conduit à l’élection du président, qui [lui] a donné une majorité lors des élections législatives, [et qui a] guidé [le] vote de confiance au Gouvernement il y a deux ans ». Un rappel bienvenu, puisqu’il en réclamait un second pour inaugurer le précieux « acteII » du quinquennat. En somme, face à l’urgence, nécessité fait loi. Et de cette nécessité, certains comptent faire vertu.

Ainsi, en juin toujours, des députés profitaient de l’examen du projet de loi Énergie-Climat pour inscrire « l’urgence écologique et climatique » dans la loi, à la suite de résolutions similaires au Royaume-Uni, en Irlande et au Canada. De l’aveu même de François de Rugy, encore ministre, il s’agissait « d’une déclaration, mais d’une déclaration politique ». On n’en saura pas plus sur le mystérieux saut qualitatif que réalise l’adjectif.

Dans l’institutionnalisation de l’urgence comme norme temporelle et principe politique, l’urgence climatique joue un rôle d’autant plus décisif qu’elle est justifiée scientifiquement et politiquement1. Le 13 novembre 2017, quelque 15 000 scientifiques du monde entier alertaient l’opinion : «  Bientôt, il sera trop tard !  », titrait alors Le Monde. Depuis, ce cri d’alarme est devenu le leitmotiv de toute conscience écologique.

La peur est un levier d’action privilégié de l’agit-prop écologiste. Lorsque Greta Thunberg lance à Davos : « Je veux que vous paniquiez! », elle s’inscrit dans la droite ligne du philosophe Hans Jonas. Dans Le Principe responsabilité, il préconise de recourir à ce qu’il appelle l’« heuristique de la peur2 ». Cette méthode d’apprentissage consiste à imaginer un mal futur afin de le refuser à l’avenir. Il ne s’agit pas de susciter un sentiment d’appréhension désespérant et paralysant, mais un sentiment d’alerte. Néanmoins, pour demeurer mobilisatrice, cette crainte doit projeter son objet dans l’avenir, comme une menace seulement possible et donc encore évitable. L’alarme a désormais remplacé l’alerte : il y a urgence. Et c’est à cette urgence que carbure désormais l’heuristique de la peur.

Seulement, l’écologie joue là un jeu dangereux. Car l’urgence a beau être toujours plus pressante, sa performativité s’émousse à mesure qu’on l’invoque. Comme s’en émouvait Thomas Sauder dans Le Monde, quelques jours après l’appel de la communauté scientifique : « Ça fait plus de trente ans que “demain, il sera trop tard”, et rien ne change. »

Cette tergiversation trouve peut-être l’une de ses sources dans l’ambiguïté même de l’urgence. L’urgence a une partie subtile à jouer : elle avertit qu’il sera bientôt trop tard, mais elle rassure aussi puisqu’elle déclare parallèlement qu’il est encore temps. Que le verre soit à moitié vide ou à moitié plein, c’est une question de caractère ou de méthode : l’alarme ou l’espoir. L’essentiel est de ménager un intervalle entre le temps de la menace encore lointaine et celui du danger immédiat afin de donner du jeu à l’action, notamment politique.

Les députés l’ont bien senti. Lorsqu’en commission, ils décidaient d’inscrire « l’urgence climatique et écologique » dans la loi, ils ont pris soin de récuser le terme de « crise » qui complétait initialement la formule. Comme le disait le rapporteur du projet de loi en discussion, Anthony Cellier : « La crise viendra si on ne prend pas en compte l’urgence. »

Bref, il est encore temps. Et c’est ce credo qu’assène le terme d’urgence. En situation d’urgence, on peut éviter la catastrophe en agissant sur ses causes. Dès lors, on comprend que, politiquement, l’instant d’alerte soit plus profitable que l’heure du bilan (de faillite). Il faut donc répéter cet instant, indéfiniment. Le tocsin plutôt que les trompettes. Et voilà l’urgence permanente, qui est une attitude et non une échéance. Car avons-nous seulement encore le sens de l’échéance ? Ne sommes-nous pas simplement, comme le suggérait Baudrillard à l’occasion du passage à l’an 2000, dans un compte à rebours, « c’est-à-dire non pas la fin, mais l’exténuation de quelque chose, l’épuisement d’un processus qui ne s’achève pas pour autant, qui devient interminable3 » ? L’alternative, paradoxale, est alors vertigineuse : « Ou nous n’atteindrons jamais la fin, ou nous sommes déjà au-delà4. »

Ce bientôt, bientôt toujours recommencé fabule alors un jamais, et semble trahir un déjà. Mais le premier n’est pas crédible, et le second est insupportable. Il faut alors tenir une ligne ténue, contradictoire, mais nécessaire. Il faut faire sien ce bref dialogue kafkaïen : « De toute manière, tu es perdu. –Je dois donc cesser? –Non, si tu cesses, tu es perdu5 »

Le bientôt, bientôt toujours recommencé fabule un jamais, et semble trahir un déjà.

Il faut donc temporiser, continuer d’invoquer l’urgence pour conjurer la crise, invariablement devant nous, comme la tortue que talonne Achille sans jamais la rattraper. Mais, pendant que l’on raisonne et chicane avec les mots, Achille, lui, devance la tortue. Et, comme ces penseurs de l’immobilité pour qui ce qui n’est pas encore n’est tout simplement pas, nous nous murmurons à nous-mêmes, au cours de notre chute : jusqu’ici, tout va bien…

  • 1.  Voir Christophe Bouton, Le Temps de l’urgence, Lormont, Le Bord de l’eau, 2013.
  • 2.  Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique [1979], trad. par Jean Greisch, Paris, Le Cerf, 1990.
  • 3.  Jean Baudrillard, Mots de passe, Paris, Pauvert, 2000, p. 71.
  • 4.  Ibid.
  • 5. Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, Paris, Gallimard, 1982.

Tsolag Paloyan

Tsolag Paloyan est l'auteur de Tracts de Crise (N°37) - Derrière la tête (Gallimard, 2020). 

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