Regard sur le design urbain
Intrigues de piétons ordinaires
Marcher dans les rues de Paris, c’est rencontrer les colonnes Morris, les potelets, les abribus, les sanisettes, les corbeilles, les fontaines Wallace, les stations Vélib’… Agnès Levitte accompagne quatorze piétons de l’ordinaire dans le 11e arrondissement. Par cette démarche audacieuse et non académique (pour un ouvrage issu d’une thèse de doctorat), cette chercheuse nous renseigne sur cette perception quotidienne qui fait des villes le lieu d’expériences esthétiques. Les intrigues qu’elle nous délivre sont autant d’occasions de démontrer la multiplicité des vécus urbains. Ainsi, chacune des expériences de marche relatées nous rappelle que toute perception est à la fois située et incarnée. Convoquant utilement les concepts de mondes perceptifs (Umwelt) d’Uexküll, d’affordance de Gibson, d’être-au-monde défini avec Merleau-Ponty, de beauté de l’objet technique avec Simondon et encore d’autres, cet ouvrage met en avant l’expertise habitante et consacre le terme de maître d’usage bien souvent oublié du couple maître d’ouvrage/maître d’œuvre. Les nombreux sous-chapitres portant spécifiquement sur des éléments de mobilier urbain, alternant témoignages des promeneurs et mises en perspective par l’auteure, fournissent au lecteur un récit particulièrement vivant et érudit. Les aficionados et curieux du mobilier urbain apprécieront l’histoire de ces objets du quotidien parisien. Chaque saynète dévoile une réflexion précise sur la perception, posant les questions de l’ornement, de la marchabilité, de la politique de la ville sensible, de la production du mobilier urbain… Cependant, on peut regretter dans les prolégomènes rapportant des travaux des neurosciences, notamment ceux sur l’étude du regard, des détails techniques qui allongent le propos. Cette étude mêlant neurosciences, phénoménologie et récit des habitants révèle, avec l’expérience sensible des piétons, une esthétique de l’ordinaire qui permet à chacun d’interroger sa perception des milieux urbains. On souhaite alors, en attendant que le mobilier urbain fasse l’objet de véritables concertations publiques, que cet ouvrage sensibilise les commanditaires et les designers.
J. G.