Penser la socialisation en psychologie

Actualité de l’œuvre de Philippe Malrieu


Il faut redécouvrir Philippe Malrieu, né en 1912 à Carcassonne et mort en 2005. Admis à l’École normale supérieure en 1931, il obtient l’agrégation de philosophie en 1938, reçoit l’enseignement décisif pour lui de Cavaillès, qui lui suggéra de s’intéresser à Heidegger, ce qu’il fit en lui consacrant un diplôme de fin d’études intitulé « La conception de l’action technique chez Marx et Heidegger », au terme duquel il se rend à Fribourg pour suivre les cours du philosophe allemand… en 1933. Il y découvre un Heidegger rompu à l’idéologie nazie et rentre alors en France pour commencer une carrière d’enseignant en philosophie qu’il prolongera jusqu’en 1951, après avoir été résistant pendant la guerre, en se tournant progressivement vers l’enfant, dont il étudie les émotions et la conscience du temps. Ses deux thèses de 1952 et de 1953, « Les émotions et la personnalité de l’enfant » et « Les origines de la conscience du temps », lui offrent l’occasion de succéder à Ignace Meyerson à l’Institut de psychologie de l’université de Toulouse. À travers son engagement en faveur de la psychologie, comme alternative à une certaine philosophie, prolongeant les analyses de Meyerson, chassé en 1940 de son poste de directeur d’études de l’École des hautes études par les lois raciales de Vichy et contraint de se replier à l’université de Toulouse, il récuse toute fonction adaptative de la psychologie. Dans un texte de 1969 reproduit dans ce volume, « Les fonctions sociales de la psychologie », il note que l’appel à la psychologie ne peut être à l’avenir que renforcé par les demandes sociales en tous genres tant elles réclament une meilleure élucidation de la personnalité. Il indique alors que « la tentation peut être grande de se servir de la psychologie pour accroître le rendement professionnel, en mettant l’accent sur l’ajustement du geste, des aptitudes, des goûts, à la machine, aux lois économiques, aux impératifs nationaux ». Mais cette critique de la psychologie doit susciter son renouvellement comme discours raisonné du développement de la personne dont les fonctions ne peuvent être seulement adaptatives mais doivent également consister à éclairer les dilemmes du moi. D’où cette autre définition de la psychologie qu’il revendique comme sienne : « La tâche du psychologue est de se placer au point précis où se forment les manifestations, les désirs, les recherches des sujets, pour explorer avec eux les possibilités qu’ils n’utilisent pas. » Sous cet angle, la psychologie peut être comprise comme une science de la libération de la personne dont les effets ne cessent de se laisser apercevoir dans l’analyse des changements sociaux. Tout un programme sur le réel du sujet, qu’explorent les différents articles du collectif qui lui est consacré, qui se posent notamment la question de savoir comment soutenir la personnalisation du sujet au travail, dès lors que les conditions de la subjectivation sont redimensionnées par les politiques économiques et managériales actuelles.

 

G. l. B.

Érès, 2013
270 p. 28 €