ABBAS KIAROSTAMI?


Voilà deux réflexions qui se répondent involontairement. Jacques Aumont, auteur d’ouvrages de référence sur l’image cinématographique, publie un petit livre, fort limpide au demeurant, qui revient sur les thèses (ontologiques: le cinéma comme révélateur du visible) chères aux Cahiers du cinéma (d’André Bazin à Serge Daney en passant par Éric Rohmer, Alain Bergala et J.-L. Godard) selon lesquelles le cinéma serait un art, tout comme la peinture, et qu’il aurait succombé sous le poids des images en tous genres et surtout de celles de la télévision. Le cinéma serait donc mort. Rappelant la généalogie du cinéma, son côté foire et son côté inventif, Lumière et Méliès, les Russes et bien d’autres, Aumont souligne que le cinéma n’a jamais été considéré comme un art à part entière (mêmes les Cahiers aiment bien les metteurs en scène bifaces, à la fois populaires et inventifs sur le plan esthétique, de Hitchcock à Tim Burton), et que ce sont les autres arts qui cherchent une énergie inédite en le prenant en otage (voir la présence du cinéma dans les musées de peinture et au cours des performances). Mais cette faiblesse apparente est une force, le cinéma n’est pas mort parce qu’il peut se remettre en scène (en selle) en réinventant constamment des hybrides sur le plan formel. Cette thèse iconoclaste ne met cependant pas en cause l’idée qu’un art cinématographique peut reprendre corps dans le monde extra-européen, à commencer par l’Asie (Corée, Hong-Kong, Inde…). C’est ce que démon­tre un livre (à finalité pédagogique et déjà ancien) de Bergala pour qui le cinéaste iranien Abbas Kiarostami associe la tradition Bazin (révéler le réel) et la tradition Welles (déjouer les faussetés du réel). À propos d’un film de Kiarostami, Close-Up, Alain Bergala écrit: « Un cinéaste dont on avait voulu croire, jusque-là, qu’il avait sagement choisi, esthétiquement et moralement, son camp, celui de l’ontologie, de la vérité qui naît de la saisie de la réalité, se révélait tout à coup un cinéaste du grand écart entre les deux postulations contradictoires du geste cinématographique: capter la réalité du monde, le laisser révéler son sens, ou au contraire penser le monde comme une construction abstraite, labyrinthique, vertigineuse, à double fond en faisant vaciller l’idée même de “réalité de la réalité”. » Art mineur peut-être, art de la contradiction et du vacillement sûrement, le cinéma est surtout un art qui joue avec le caractère de plus en plus hybride des images…
O. M.
Cahiers du cinéma, Les petits cahiers/Scretn-Cnfdp, 2004
96 p. 8 €