La Fabrique des mythes
Les Grecs des mythes « n’ont pas l’esprit de sérieux qui caractérise les chrétiens ». Cette provocation introduit l’univers des mythes aux « dogmes » élastiques en constante évolution. Ce cheminement est au cœur de ce livre érudit et narratif. Au commencement, l’Olympe d’Homère et d’Hésiode fourmille de divinités patronnées par un Zeus débordé par leur indiscipline. Les mortels se moquent (Aristophane) de ces querelles où l’on ne sait plus qui est qui (Métamorphoses), qui venge qui et pourquoi, sauf Héra, jalouse des infidélités de son divin époux. Le droit de cuissage, en quelque sorte, du dieu du jour (Zeus a la même racine que dies. Le Jupiter latin est le « père du jour ») engendre des héros fondateurs de villes (Cadmos…) ou de dynasties (Thésée…). Quand la comédie céleste rencontre l’histoire humaine, elle devient animalité tragique (tragos et oidos, le « chant du bouc ») : le crime appelle le crime, et la faute, volontaire ou non, est punie sans rémission, d’où les destins « tragiques » d’Œdipe, d’Antigone, de Thésée, de Phèdre ; ou ceux d’Achille, d’Agamemnon, d’Hélène, d’Hector… Que de trahisons, de meurtres, dans ce no man’s land où l’humain côtoie le divin avec des ressentiments malfaisants sous la houlette de Polèmos, la Guerre ! L’histoire s’enracine dans le mythe pour expliquer les temps d’avant l’histoire, mais elle influe sur le mythe après. Xénophane, Eschyle, Platon, fustigent le mensonge et l’immoralité « tragique » racontés par muthos. Ils refusent le polythéisme et l’anthropomorphisme qui le seconde. Ils optent pour logos, qui tend vers la transcendance du dieu unique : l’Être, l’Un, le Tout. Ce conflit entre l’approche sensuelle et baroque des dieux dans l’Iliade et celle, ascétique et mystique (proprement « théologique », relevant de la « science » de dieu), des philosophes, crée une ouverture où s’engouffrent les dramaturges (Eschyle et Euripide surtout, mais aussi les comiques). Ils peuvent, jusqu’à l’irrespect, douter des fariboles des mythes, et chérir la liberté concrète d’Athènes. Même « désordonnée » par les passions et les clans (p. 203), elle est le Bien suprême offert par l’Un, qui est beau et bon.
P. Ma
P. Ma