LA REINE DES LECTRICES



D’entrée, l’ouvrage fait sourire. À l’occasion d’un repas officiel, la Reine Elisabeth d’Angleterre se penche vers son voisin, le président Sarkozy, pour lui demander ce qu’il pense de Jean Genet, un auteur dont elle ne comprend pas pourquoi il fut malmené et même emprisonné par la République française. Et le président Sarkozy de se tourner vers sa ministre de la Culture pour en savoir un peu plus sur ce fameux Genet… Que s’est-il passé à Westminster pour que le malfrat de la plume Jean Genet devienne le sujet de la conversation royale ? Ce n’est pas le début d’un roman policier mais d’une méditation littéraire et politique sur une Reine qui découvre soudainement les plaisirs de la lecture alors que la règle veut qu’elle reste proche de son peuple et qu’elle ne se donne pas une allure supérieure. La lecture rendrait-elle hautaine et supérieure ? Ce livre subtil voit au contraire dans la lecture royale une expérience très commune car anonyme. « Dans son enfance, elle [la Reine] avait connu l’une des plus grandes émotions de sa vie : sa sœur et elle s’étaient faufilées hors des grilles du palais, un soir de fête, et s’étaient mêlées à la foule sans qu’on les reconnaisse. La lecture procurait un sentiment du même ordre. Il y avait en elle quelque chose d’anonyme, de partagé, de commun. » Mais, selon ce conte qui a des accents de vérité, la Reine ne va pas se contenter de lire, elle décide un jour d’écrire, de tenir un journal puis d’écrire sa biographie. D’où l’affolement du Palais et du premier Minis­tre : « Que pouvait écrire sa Majesté ? Elle ne l’avait jamais fait jusqu’alors et, comme n’importe quel changement dans le comportement d’une personne âgée, cela fut aussitôt mis sur le compte d’un inexorable destin. » Alors qu’on craint qu’elle soit atteinte par la maladie d’Alzheimer, la Reine n’hésite pas à prendre un exemple qui fait écho, une fois encore, à la littérature française. Elle a décidé d’écrire sa biographie comme G.D. Painter a rédigé celle de Marcel Proust. Painter/Proust cités par la Reine : voilà une belle réconciliation franco-britannique en perspective ! Si ce livre est une réflexion sur les apparences et les apparats du pouvoir, une interrogation originale sur le rôle de la lecture et de l’écriture dans les sphères du pouvoir, il a une touche très british, un humour incroya­ble qui n’est pas sans faire penser au film de Stephen Frears (The Queen) qui évoquait le comportement de la Reine après la mort de Diana.


 


O. M.


Denoël & d’ailleurs, 2009
176 p. 12 €