L’Institution monétaire de l’Humanité de Jean-Michel Servet


Jean-Michel Servet nous offre une œuvre-vie couronnant une quarantaine d’années de recherches, somme permettant de comprendre la monnaie comme une institution essentielle pour les origines et le devenir de l’humain. Ce livre est nourri de ce que le structuralisme et le marxisme ont produit de meilleur, comme Claude Lévi-Strauss ou Maurice Godelier. Même si le temps a gommé bien des illusions propres à ces courants de pensée, l’ouvrage montre que l’on peut extraire quelques positivités de ces turbulentes et inégales années 1960-1970. Néanmoins, ce dépassement théorique ne fut possible que par la mobilisation des travaux de Karl Polanyi, économiste-historien hongrois dont Jean-Michel Servet fut l’un des principaux promoteurs dans le monde francophone.

Ainsi émergent des propositions originales, une véritable économie anthropologique, bouleversant singulièrement les dogmes des économistes. L’hypothèse de Jean-Michel Servet consiste à situer dans le champ du partage ou du « commun » – et non pas dans celui de l’échange marchand – l’origine du fait monétaire : celui-ci n’émerge pas des embarras du troc. Il démonte ainsi les discours infondés qui encombrent encore les cours d’économie. La « fable du troc » – expression de l’auteur reprise par David Graeber – occulte la dimension sociale de la monnaie pour l’assigner au lit de Procuste du réductionnisme économique. Ceci ne fait ainsi qu’exprimer une croyance : l’autonomie radicale de l’économie vis-à-vis du social, grand mythe moderne.

Pour sa démonstration, l’auteur délaisse l’approche de la monnaie par ses fonctions et affirme que la « monnaie comme règle naît du partage pouvant être compris comme institution d’un agir humain ». La monnaie pourrait ainsi être « comparée au langage ». Pas d’humanité sans monnaie : c’est une thèse radicale. Jean-Michel Servet précise que son intuition lui est fournie par Polanyi qui, dans l’énoncé de sa thèse sur les « marchandises fictives » (terre, travail et monnaie), estime que l’originalité de notre « société de marché » serait la réduction à l’état de marchandises d’entités qui n’ont pas été produites pour être vendues, comme la nature ou l’humain. Puisque Polanyi ne précise pas l’insertion de la monnaie dans ce triptyque, Jean-Michel Servet suggère de la penser en tant que « commun ».

Il n’est pas possible de faire une synthèse fidèle des plus de neuf cents pages de cet opus explorant toutes les facettes de l’institution monétaire. On notera néanmoins la critique bienvenue du Bitcoin, expression de l’anarcho-capitalisme qui, niant la société comme communauté, ne peut que produire le pire du point de vue social et écologique. Contre cette utopie asociale, l’auteur démontre l’intérêt de développer, pour ce qui est du niveau local ou régional, les monnaies complémentaires (locales comme fiscales), mais de procéder aussi à une réforme radicale ôtant aux banques la capacité de créer de la monnaie pour restituer à la collectivité le soin de déterminer la quantité et l’orientation de l’émission monétaire en fonction d’une finalité politique (la monnaie pleine). Au total, l’ouvrage offre un nouveau champ d’investigation à la science sociale et pose des problèmes qu’il faut absolument penser pour éviter l’impasse écologique et la récurrence des crises économiques.

Mais ce livre s’expose à des objections que suscite l’ampleur de ses ambitions. Insister à ce point sur la « révolution de l’agir en commun » pour y inclure la monnaie, c’est négliger que les fonctions cardinales de la monnaie – compter et payer – permettent de l’identifier comme institution transhistorique. Sinon, bien des choses pourraient être « monnaie » à ce niveau de généralité. Or la monnaie porte en elle-même un facteur particulier et décisif de l’évolution humaine : la rationalisation par la numération et la mise en équivalence. C’est pourquoi, plus prudent que Jean-Michel Servet, Polanyi se défiait des « pseudo-philosophies de la monnaie » en quête d’une « essence de la monnaie1 » – comme avec le « commun » – et en tenait pour une pragmatique de la monnaie qui est ce qu’elle fait. Cela signifie qu’il peut exister des systèmes qui anticipent parfois la monnaie sans l’être, selon l’interprétation que Polanyi fit par exemple de documents mycéniens ou qui, parfois, ne l’anticipent nullement, comme dans le cas de certaines communautés hindoues avant la conquête britannique2. Des formes particulières de partage peuvent précisément faire l’économie de la monnaie. Certes, Jean-Michel Servet postule l’identité du partage/commun et de la monnaie – ce qui est une hypothèse très (trop ?) forte et qui évacue l’intérêt d’une discussion cruciale, à notre avis. Sa perspective ne permet pas d’ailleurs d’expliquer l’apparition de la monnaie, car elle occulte cette question : si la monnaie permet la régulation des interdépendances humaines et demeure universelle, nul besoin d’interroger son émergence.

Ce qui précède incite à mieux borner le domaine de l’économie anthropologique construit par Jean-Michel Servet. Sa place dans la science économique sera mieux reconnue grâce à l’institution de limites précises. Or l’auteur défend ainsi son travail pour la mise en place de l’euro en affirmant que les macro-économistes n’ont pas pris en charge les implications en matière de politiques économiques. En réalité, ces problèmes ont été bien anticipés par la théorie traditionnelle, qui enseignait que l’unification monétaire d’une zone aussi hétérogène (structures économiques et trajectoires historiques) rendait nécessaire une véritable union de transfert. En réalité, les économistes favorables à l’euro voulaient contraindre à la création d’un État fédéral, pourtant rejetée, en particulier, par la puissance dominante, l’Allemagne… Les difficultés de l’euro ne font que sanctionner l’échec et l’irréalisme d’une idéologie. La crise de 2009 et ses suites ne prouvent nullement l’échec de la science économique : il suffit à cet égard de se référer à Milton Friedman, il y a près de trente ans3… Néanmoins, l’économie anthropologique inventée par Jean-Michel Servet est une innovation théorique majeure, quel que soit le bien-fondé de certaines de ses conclusions présentes. Mais n’est-ce pas le cas de ce qui est proprement scientifique ?

  • 1. Karl Polanyi, « La sémantique des usages de la monnaie » [1957], Essais, trad. Laurence Collaud et Françoise Laroche, introduction de Michele Cangiani et Jérôme Maucourant, postface d’Alain Caillé et Jean-Louis Laville, Paris, Seuil, coll. « Économie humaine », 2008, p. 221.
  • 2. Karl Polanyi, « Analyse comparative des institutions économiques dans l’Antiquité », Essais, op. cit., p. 243.
  • 3. Milton Friedman, “The Euro: Monetary unity to political disunity?” [en ligne], Project Syndicate, 28 août 1997.
Classiques Garnier, 2025
920 p. 39 €