Poesía sin fin
Renommé pour ses films psychédéliques et expressionnistes (El topo, 1970 ; la Montagne sacrée, 1973) et ses scénarios de bande dessinée (l’Incal, dessiné par Mœbius, entre autres), Alejandro Jodorowsky revient au cinéma après deux décennies sans réalisations. Son inventivité, à l’âge expérimenté de 87 ans, ne manque pas de surprendre et d’émerveiller. Trois ans après La danza de la realidad (2013), Alejandro Jodorowsky poursuit son entreprise autobiographique avec Poesía sin fin. Après un premier volet centré sur l’enfance à Tocopilla, entre un père autoritaire et misanthrope et une mère trop aimante, l’action relate ici les années d’apprentissage à Santiago, jusqu’à la mise en place du régime dictatorial de Carlos Ibáñez. Mais comment reconstituer une époque et une ville paraissant sans limites, aux cadres et aux acteurs souvent disparus ? Jodorowsky trouve dans les premières scènes des moyens formels pour concilier son budget serré (le film a été produit grâce à la générosité de Michel Seydoux et un financement participatif) et ses grandes ambitions. Les rues du quartier ouvrier de Santiago sont recouvertes de photographies d’époque, un train noir et blanc en papier circule. Plus tard, des marionnettes, manipulées par l’actrice Camille Muzard et le poète Adonis, permettent de représenter la relation au long cours entre leurs personnages. Des portraits grandeur nature des amis et artistes croisés à Santiago apparaissent sur le ponton du bateau avec lequel Jodorowsky quitte le Chili, en écho aux mêmes portraits des figures de son enfance dans le port de Tocopilla. Et qu’importe la vérité historique : « Je pense que, au cinéma, le réalisme est aussi irréel que n’importe quelle image[1]. » Il ne se prive pas d’apostropher son propre personnage à plusieurs décennies de distance, pardonnant à son père et donnant des leçons de vie à l’acteur le jouant jeune homme… Et qui n’est autre qu’un de ses fils !