Persécution

Le feu ami des souvenirs


On retrouve dans ce livre imposant l’atmosphère et le ton qui avaient fait le succès d’Avec les pires intentions (paru chez le même éditeur en 2006) : une plongée dans le monde de la bourgeoisie juive romaine, livrée par un narrateur omniscient à l’ironie mordante. Cependant, la saga familiale fait ici place au portrait d’un homme, Leo Pontecorvo, médecin, professeur, installé dans une petite maison de banlieue qui a des allures de paradis, isolé du tumulte romain, avec sa femme aimante et ses deux fils. Un homme qui, enfant, a été soustrait à l’horreur des persécutions par ses parents partis se réfugier en Suisse, un homme que sa mère a toujours cherché – et toujours réussi – à protéger, un homme cultivé, de bon ton, qui admire le socialiste Bettino Craxi (le roman se situe dans les années 1980) et ne fait pas de sa judéité une question identitaire. Dès les premières pages, cependant, ce monde vole en éclats, lorsque, réunis devant la télévision lors du dîner familial, les Pontecorvo apprennent que Leo est accusé d’avoir entretenu une relation sexuelle avec la petite amie de son fils Samuel, âgée de douze ans. Innocent, terrassé, trop faible pour faire face, Leo se terre dans le sous-sol de sa maison et choisit de traverser ainsi cette épreuve, en sondant ses propres faiblesses, en s’y complaisant parfois, sans affronter ce qu’il y a au-dehors. Ce roman, on l’a suffisamment fait remarquer à l’auteur, est d’une criante actualité, par sa mise en scène de la puissance des médias et de la primauté des apparences sur la vérité. Cependant, c’est avant tout une œuvre d’introspection polyphonique, pourrait-on dire, dans la conscience d’un homme qui a vécu sans distance, dans la certitude et le confort d’un rôle qu’il voit soudain remis en question. En 1979, les critiques féministes Susan Gubar et Sandra Gilbert publiaient un grand livre sur la place de la femme dans les romans victoriens, intitulé The Mad Woman in the Attic (« la folle dans le grenier »). La femme hystérique que l’on cache dans les combles a aujourd’hui laissé place, dans le roman de Piperno (et ailleurs…), à l’homme paranoïaque qui s’enferme au sous-sol.

A. B.

Liana Levi, 2011
432 p. 22 €