La Comédie (in)humaine de l'argent
Depuis la crise des subprime de 2007 et la focalisation sur le capitalisme financier et les mécanismes boursiers, nombreux sont les auteurs qui scrutent les grands textes littéraires, le plus souvent ceux du xixe siècle, pour mieux saisir les ressorts des comportements des acteurs épris de spéculation. Si Jean-Joseph Goux et Jean-Michel Rey (nous signalons régulièrement dans Esprit leurs travaux) ont anticipé ce type de réflexions, l’originalité de cet ouvrage collectif consacré à Balzac est au moins double : il fait appel à des non-littéraires, à un économiste (André Orléan) ou à une historienne (Laurence Fontaine), et il rappelle que les mécanismes macroéconomiques ne doivent pas faire oublier les pratiques subjectives des acteurs dès lors que l’économique « tisse les jours de l’individu ». En cela, la Comédie humaine de Balzac est une mine (« L’argent s’impose à lui, écrit A. Orléan à propos du père Séchard des Illusions perdues, comme une finalité absolue ; l’argent est recherché pour lui-même. C’est peut-être ici que l’écart à la théorie des économistes est le plus grand, car pour l’économiste, la monnaie n’est qu’un moyen, jamais une fin en soi »), tout comme certains romans de Zola. Par ailleurs, si ces études montrent bien qu’il y a de la fabulation et de la fiction dans l’économie marchande (il faut faire comme si la terre, le travail et la monnaie étaient des marchandises, ce qui n’est bien sûr pas le cas), elles soulignent que la fiction marchande n’est pas totalement comparable à la fiction romanesque pour la bonne raison qu’elle peut devenir insupportable, inhumaine, invivable. Comme aime à le dire Jean-Pierre Dupuy, si l’économie « contient » la violence des échanges directs entre les hommes, elle contient aussi de la violence.
O. M.