Les bûchers de la liberté
Depuis une trentaine d’années (fatwa contre Salman Rushdie), et plus encore après le 11 septembre 2001 et l’affaire des caricatures danoises, répercutée par Charlie Hebdo (2005-2006), les groupes religieux n’ont cessé d’invoquer les droits de l’homme pour demander le respect de leur Dieu et de leurs croyances, donc tenter d’interdire le « blasphème », au nom du droit des minorités à ne pas être « offensées ». Dans le droit des États de l’Union européenne, le « blasphème » existe toujours, selon des conceptions différentes, dans les droits nationaux, mais partout son application a reculé – sans disparaître totalement. Selon l’auteure, il a toujours eu une fonction politique d’élimination des paroles dissonantes. Dans la France laïque, le « blasphème » n’existe plus : les attaques contre la religion relèvent, en cas de procès, de la provocation à la haine et à la violence. La loi Pleven de 1972 en a étendu la rigueur et ajouté l’offense à une « ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». Par ce biais, les plaintes de groupes religieux se sont multipliées contre des offenses diverses. Anastasia Colosimo fait l’histoire du pourquoi, du comment et de l’issue de ces affaires multiples dans les prétoires. Auteure d’une thèse, « Juger de la religion ? Droit, politique et liberté face au blasphème en démocratie », elle est à l’aise pour démontrer, du point de vue du droit, que les « bûchers de la liberté » sont ainsi rallumés et que la liberté d’expression est en danger. Elle loue la Cour suprême des États-Unis qui, au nom du 1er amendement, a défendu la liberté de « blasphémer ». Mais, suscitant l’irritation des « Je suis Charlie » français, les médias américains ont refusé de montrer les caricatures du journal. Chaque démocratie a établi son propre équilibre des libertés et des interdits.
J.-L. S.