SILENCES DE FEDERER
Le champion de tennis Roger Federer déroge à toutes les règles de la starisation. Il se fait discret, il ne fait pas parler de lui. Impossible cependant de faire de la psychologie en ce qui le concerne, d’invoquer on ne sait quelle timidité naturelle ! Non, selon le lecteur de Spinoza qu’est l’auteur de cet essai ciselé et original, qui n’est pas sans rappeler les textes de Serge Daney ou Jean Hatzfeld sur le tennis dans Libération, cela renvoie essentiellement à son jeu de tennis. Federer est un joueur d’exception qui ne laisse pas d’autre possibilité à ses admirateurs que de le célébrer et donc de le décrire… Parmi des séquences multiples, on peut retenir celles qui portent sur la beauté du geste (rapport à la raquette) et sur le rapport à la balle. Dans les années 1920, l’idéal de beauté au tennis, l’élégance, qui tenait dans la coordination des bras et des jambes, relevait de l’ornement. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’« un geste élégant n’est plus expressif de sa force, de sa violence, de son intention mais est un pur mouvement ». Cet art du pur mouvement montre que l’opposition entre joueurs de main et joueurs de raquette est devenue secondaire à côté de celle qui distingue deux rapports différents entre la balle et la raquette : avec Federer la raquette n’est pas une main (à l’image du joueur de pelote − belota veut dire balle), mais une surface de percussion : « La balle est acceptée comme telle, dans sa solitude circulaire. Ainsi la main retourne à son rythme, reste extérieure à la manière de la balle, elle touche mais ne prend pas, elle renonce à l’appropriation. » Quand Federer frappe une balle, « il consent à la balle, à sa “solitude circulaire”, il va à la rencontre de la balle ». C’est ce qui fait l’élégance d’un « mouvement » qui se veut également efficace, un mouvement qui est un regard, juste un regard. Et nous de regarder avec admiration cette relation entre la balle et le regard de Federer. Un mouvement pur où les regards s’échangent autour d’une balle.
O. M.