L’OMBRE, LE SEUIL, LA LIMITE

Réflexions sur l’espace juif



 Architecte, Antoine Grumbach s’interroge sur les relations entre le monothéisme juif et l’espace. Ouvrant des pistes de réflexion qui ne reprennent pas la thématique de la « ville-refuge » chère à Emmanuel Levinas (l’entrée de la ville comme seuil où la justice peut s’exercer pour celui qui a commis involontairement un crime dans le désert et peut craindre la vengeance) dans ses Lectures talmudiques, il constate que le judaïsme n’assigne pas la croyance à un lieu précis comme le christianisme et l’islam qui ont privilégié avec l’église et la mosquée un espace spirituel, un lieu bâti précis. La raison en est qu’« après la destruction du temple, le judaïsme préfère établir qu’un regroupement de dix hommes est la condition d’un lieu de prière », ce qui revient à déterritorialiser l’espace, à ne pas le limiter. L’architecte y voit un « dispositif qui ouvre une perspective vertigineuse sur l’essence de l’habiter, en ce qu’il indique clairement l’impossibilité de réaliser un bâtiment terminé, avec une double signification en regard de la question de la mémoire et de l’impureté ». Tout en rappelant que Le Corbusier évoque le tabernacle comme origine de la maison et de l’architecture, Grumbach pousse sa réflexion dans trois directions originales: un éloge de l’ombre à propos de la soukkot (la commémoration, durant la fête dite des cabanes, de l’exode dans le soukkah, une cabane dont l’édification exige un partage subtil entre l’ombre et la lumière), le mezouzah (ce terme qui désigne le seuil, le passage entre le dedans et le dehors, ne marque pas un seuil circonscrit, celui de l’entrée de l’habitation par exemple, mais repousse le seuil à l’infini, comme si la limite du privé et du public était remise en cause), et l’erouv (le traité Erouvin, qui renvoie à l’idée de multiplicité, de mélange, attire l’attention « sur le fait que l’espace est indifféremment redistribué dans d’autres systèmes de signification »). De cette réflexion sur l’espace et l’habiter, il ressort une conception de l’espace comme « une étendue sans barrières » et qui « ignore les limites ». Il y a là un imaginaire de la « spatialité insaisissable » qui empêche d’accepter « comme incontournable une spatialité moderne qui, au nom de la transparence, a dissous les idées de seuil, d’ombre et de limite ». Une très belle réflexion où architecture et religion ne sont pas sans consonances.
O. M.
Musée d’art et d’histoire, 2007
56 p. 12 €