Paysages urbains
Suivre le trajet du regard
« Ce que j’aime dans la poésie, c’est que c’est plat », disait Bram Van Velde. Chez Ariane Laroux aussi, tout passe par la « platitude » et non par la feinte d’une perspective en trompe-l’œil. L’artiste peint, dessine et grave directement, sans croquis préalable et sans modifier le geste premier. Sur le support surgit un assemblage toujours frappant où coexistent le plein et le vide : le blanc permet au trait et à la couleur de vibrer comme sur une mer. Chaque œuvre devient un espace où le diaphane prend un rôle particulier et donne l’impression à celui qui regarde d’entrer dans la toile. Fasciné, il « entend » autant qu’il voit les courbes et les lignes au sein d’une poétique du surgissement et de l’attente. En de telles œuvres, le voyage est constant : qu’il soit extra ou intra muros. On y découvre les architectures de Paris, Londres, Berlin, Amsterdam, Bruxelles, Milan, Venise comme de Genève, Bâle, Zurich, Berne, Bienne, Lausanne, Fribourg, Chandolin, Gruyère, etc. Théâtres et lieux publics sont mis en exergue en tant qu’espaces de rencontre et d’échange. De transbordements ou de nœuds. Il y a aussi les gares. La créatrice les affectionne particulièrement car elles symbolisent la mobilité humaine et le mouvement du monde. L’artiste l’anime non de manière réaliste mais selon une architecture utopique. Pour autant, elle ne commet pas l’erreur de certains peintres qui se prennent pour des métaphysiciens, comme si l’art plastique devenait une science qui cherchait ses preuves non en son dedans mais au dehors. Ils font de la peinture une « vue de l’esprit ». À l’inverse, Ariane Laroux développe l’esprit de la vue. L’art est pour elle affaire de lignes, d’affects, de couleurs mises sous tension. L’œuvre fait le vide de ce qui est sans importance afin de ne laisser apparaître que des formes essentielles forées dans le silence et dans le bruit. L’existence est là. Ariane Laroux joue sur toutes les ambiguïtés des oppositions binaires : cause/effet, essence/apparence. Elle pratique la « dissémination » chère à Derrida et que souligne Olivier Mongin : chaque création plastique de la Suissesse introduit le leurre dans le leurre afin d’atteindre ce qui nous échappe et ce qui ne se pense pas encore. En conséquence la verticalité en torsion crée le chiasme ou la césure. Chaque toile ou dessin offre un égarement programmé dont la beauté est aussi particulière qu’intense.
J.-P. G.-P.