NORMANDIE SENSIBLE
La thématique du paysage évolue rapidement en France (voir Les Carnets du paysage, revue de l'École nationale du paysage de Versailles), un pays où il a longtemps désigné le jardin (certes le jardin est celui du Roi à Versailles, celui où s'organise et se mire le pouvoir) alors qu'en Suisse le travail du paysagiste consiste depuis les années 1930 à respecter l'espace public (ce qui signifie que le paysagiste intervient quand un architecte dépasse le cadre de la construction privée). Si on s'opposait il y a encore quelques années sur le caractère « naturel » ou « artialisé » (artificiel) du paysage (voir les travaux de Jacques Roger et Augustin Berque), le recueil de textes difficilement accessibles de Michel Corajoud a le mérite de « remettre en scène le paysage ». À travers les sept séquences (voir surtout la partie sur « Les façons de faire » où le paysagiste revient sur plusieurs de ses réalisations à la Villeneuve de Grenoble, au parc du Sausset, à Lyon ou à Amiens, et la partie « Lieux » où il se penche sur le jardin de Versailles, les ports et les cours…) qui composent le livre, deux thèmes sont récurrents. D'une part, il associe le paysage à la « mise en perspective », à des sites élémentaires (ce qui orchestre simultanément les éléments et les sens) correspondant à des bassins de vie au sens physique et esthétique. Dans cette optique, l'ouvrage entre en résonance avec celui du géographe Armand Frémont sur la Normandie sensible (cette Normandie que l'on met en valeur dans le projet du Grand Paris en misant sur la Seine et l'axe Paris/Le Havre) où l'imaginaire est rapporté à l'apport d'écrivains (Maupassant ou Flaubert) ou de peintres autant qu'à celui des géographes. D'autre part, Corajoud renvoie le paysage à la notion de limite, ce qui permet de ne pas toujours assimiler la réflexion sur les limites urbaines à la seule limite administrative. Alors que la « nature » est notre nouveau « monument » (de monere : ce dont il faut faire mémoire commune), que l'on parle à la fois de nature urbaine et d'urbanisme vert, la limite paysagère est devenue poreuse, trouble, aléatoire. Si le paysage marque la rencontre du ciel et de la terre, d'où le beau titre de ce livre, il n'est pas seulement un horizon mais un ensemble, une caisse de résonance qui n'accompagne pas par hasard les réflexions contemporaines sur la rareté des biens communs, i. e. sur les limites à imaginer dans un monde qui ne peut plus vivre au seul rythme de l'accélération outrancière et de l'illimitation.
O. M.
O. M.