Stay Free de Patrice Jean
Après quelques années de purgatoire pour ringardise, les années 80 reviennent discrètement sur le devant de la scène grâce à la nostalgie qui gagne les cinquantenaires ou plus, enfants de soixante-huitards, contents de retrouver les couleurs criardes d’une garde-robe sans forme, les lignes d’une Renault 5 ou d’une 4L, d’entendre à nouveau la bande son d’une génération de mauvais fils au cinéma avec Juste une illusion, le dernier fim d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano. Né en 1966 à Nantes, élevé dans le quartier populaire de la Bottière, adolescent alors que le soleil Mitterrand se levait tout juste et avec lui ses satellites (Lang, Desire…), Patrice Jean ne semble pas avoir échappé à cette tendance et nous livre ainsi Stay Free, son roman le plus personnel qu’il dédie naturellement à sa mère. Stay Free raconte l’histoire de Samia, Paul et Martial, trois lycéens issus de milieux populaires qui ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour s’extraire de la médiocrité qui les surplombe.
Le cinéma de François Truffaut pour Samia, Baudelaire et Dostoïevski pour Paul et le punk rock pour Martial avec son groupe « Divin Suicide » qui le mènera jusqu’à Paris, seront ces phares - en plus de l’amitié, qu’ils se choisiront contre vent et marée, malgré l’incompréhension, l’indifférence, la moquerie et les calculs des adultes, des bourgeois, des nantis sur lesquels, décidément, il ne faudra jamais compter et pour lesquels ils resteront définitivement ces prolétaires qu’on regarde parfois avec une curiosité teintée d’admiration, mais surtout avec un dédain et une cynique indifférence : ça n’est jamais pour très longtemps ni pour de très bonnes raisons que l’on est admis à un cocktail rue de Bourgogne ou à un dîner Cour Cambronne. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui pèse sur nos épaules, Baudelaire nous conseillait d’être toujours ivres, de vin, de poésie ou de vertu. Si Samia a choisi la vertu, Martial s’est perdu dans le vin, et Paul s’est sauvé grâce à la poésie et la littérature : il a compris qu’on ne s’élevait pas en montant les barreaux de l’échelle sociale, mais plutôt en restant à côté pour cultiver à l’abri des cyniques sa vie intérieure et la nourrir de contes et de légendes. Patrice Jean a écrit autre part que « l’art est notre unique arrière-monde (…) qui dessine au-delà des vulgaires succès de l’ambition sociale, d’autres territoires, plus civilisés et plus aimables1 ». Si Patrice Jean le pessimiste veut croire que « les prolétaires ne vivent pas longtemps, même les vieux », Patrice Jean l’optimiste a trouvé le secret de la longévité et nous le livre : la littérature.
- 1. Patrice Jean, Kafka au candy-shop, Éditions Leo Scheer, 2024