Entrez sans frapper de Carlo Ossola

Avec Entrez sans frapper (Les Belles Lettres, 2025), Carlo Ossola fait l’éloge de la culture et des valeurs humanistes, où les livres comme les arbres s’enfoncent dans la mémoire poétique.


Pendant les vingt-deux ans durant lesquels Carlo Ossola a été professeur de littératures modernes de l’Europe néolatine au Collège de France, ses deux grandes tables de travail ont vu les livres s’accumuler avec la nécessité impérieuse de la vie. Une belle photographie d’un livre qui prend congé de ce passé fixe l’état du bureau avant le départ de son habitant : le mouvement de la mer, d’un océan sur lequel plane le regard tranquille de Carlo Ossola, nageur heureux d’être dans son élément. Une première signification de son dernier ouvrage est certainement l’éloge de la culture, de la lecture, de la permanence des livres à l’époque d’Internet et des valeurs humanistes dans un monde où l’information se fragmente et perd toute profondeur.

La cohabitation avec les livres n’est pas toujours facile, l’invasion des livres peut devenir un cauchemar ; cela arrive dans de magnifiques maisons de chercheurs et d’écrivains toutes tapissées de librairies et quelque peu suffocantes comme des temples voués à un culte. Même le modèle de la bibliothèque humaniste, la tour de Montaigne, d’où « tout d’une main je commande à mon ménage », est dans un certain sens refuge armé, forteresse et centre du monde… Or ce petit volume indique une autre manière d’habiter sa propre bibliothèque, avec, au préalable, un geste de séparation, sans lequel ce livre même n’existerait pas : car sa bibliothèque, Carlo Ossola l’a donnée. Les livres ont migré vers Urbino, la ville idéale qui existe, bien sûr, dans les collines du Montefeltro, mais qui existe plus véritablement encore « quelque part dans l’inachevé ». C’est peut-être un tel geste de dépouillement qui contribue à rendre libre et léger ce « voyage autour de [s]a chambre » et laisse émerger la substance du rapport aux livres, et à leurs auteurs, non pas dans l’ordre de la possession et de l’accumulation mais dans celui de l’échange, de l’entretien et du don réciproque.

Ce livre parle d’autres livres, mais, avant, il parle… d’arbres. Le binôme livre/arbre s’annonce dès la couverture, où la peinture d’un magnolia très stylisé est à l’arrière-plan d’un amas de livres dont elle reprend, comme par hasard, les couleurs délicates. Les arbres à Paris, les arbres dans le cadre d’une fenêtre citadine, peuvent être une source de joie et presque un événement salutaire : pour Le Solitaire de Ionesco, dans un récit poignant, son unique et court roman, l’arbre devant la fenêtre est – aux yeux de l’homme enfermé dans sa chambre, seul avec des questions existentielles – un miracle et une visitation. Or la « composition de lieu » de ce livre si méditatif commence par la photo d’un bureau dont les grandes fenêtres lumineuses encadrent des arbres, suggérant la réconciliation, voire l’harmonie, entre le livre et le monde. Les arbres, qu’on peut imaginer agités par le vent, et les livres ondoyant sur la table, non encore figés dans l’ordre des étagères, font également partie de la vie : Carlo Ossola, qui a consacré l’un de ses cours au Collège de France à l’arbre comme « paradigme de l’humain », souligne que « le livre, les branches et les feuilles ont la même origine », que les livres sont des « arbres de mots », et il le fait dire aussi, magnifiquement, dans un contrepoint de citations, par Yves Bonnefoy et par d’autres auteurs. C’est donc pour de « bonnes raisons » (Bonnefoy) que l’arbre s’impose tout au long du livre comme un leitmotiv, et c’est sans peine que les beaux platanes à peine dorés par l’automne rejoignent les arbres du mythe ou de la mémoire poétique.

Mais il est temps de pousser la porte. Nous croyions entrer dans une bibliothèque. Au contraire, nous nous retrouvons dans une galerie de portraits, au cœur d’une conversation, où le souvenir des personnes s’impose avec les accents de la « culture affective, qui va au-delà du savoir ». C’est la logique du studiolo de la Renaissance, ou de la « chambre de la mémoire » dont les parois invisibles sont ornées des effigies des maîtres, des modèles, des êtres chers. Carlo Ossola cite, à propos du titre Entrez sans frapper, un marchand florentin familier des classiques, qui s’entretenait en leur compagnie ; inutile de rappeler une lettre célèbre de Machiavel qui va dans le même sens ; nous voudrions plutôt donner la parole à un solitaire de Port-Royal, Nicolas Fontaine, qui, au début de ses Mémoires, se décrit dans sa chambre, à l’écoute des maîtres disparus : « Il me semble que je parle avec eux, et qu’ils s’entretiennent avec moi ; que je les vois, que je contemple leur visage, que je m’occupe de leurs gestes, et que dans ce doux souvenir, ou que je ne suis plus ici, mais où ils étaient, ou qu’ils sont ici avec moi1. » De la même manière, Carlo Ossola nous fait entrer dans la société vivante de ceux qui ont été ses compagnons de voyage, ses amis à distance ou ses inspirateurs ; certains restent sur le seuil, comme Érasme, auquel il a déjà dédié ailleurs des pages lumineuses2, Borges auquel il emprunte l’image du unending gift et d’autres qui entrent le temps d’une citation ou d’une illustration (comme Italo Calvino avec ses Villes invisibles). Le dialogue est aussi entre les époques : le passé est là, comme dans le « sablier renversé » qui donne le titre au chapitre sur Marc Fumaroli ; et entre les langues et les cultures européennes, avec cette largeur d’horizon qui a caractérisé les études de Carlo Ossola. Naturellement, bien des questions surgissent, auxquelles il serait le seul à pouvoir répondre : puisque le livre est, comme il le dit, un messager, un nonce – un ange –, porteur de bienveillance et de paix, qu’en est-il des livres qui ne correspondent pas à ces traits, les livres de colère ou de négation ? Ont-ils une place dans cette bibliothèque ? Et comment se fait le passage du livre à l’auteur, de la page au visage de l’homme ? Mais surtout, comment a-t-il choisi ceux auxquels il a voulu réserver l’honneur d’un portrait ? Il y en a qui ne sont pas ses contemporains, il y a un espace pour Léonard de Vinci, pour Bossuet… Des repères s’imposent, sans un pourquoi déclaré mais avec des raisons implicites, dans l’océan des lectures et des relations.

Un mot sur la structure de l’ouvrage, structure qui donne à penser. « Entrez sans frapper » : et pourtant, on remarque la multiplication des seuils, l’importance qu’assume le paratexte ; le rituel d’accès est délicat, complexe et saisissant. L’image, l’apparat de photographies, joue un grand rôle et, croyons-nous, c’est une première fois dans l’œuvre de Carlo Ossola : on est frappé par son caractère ambivalent, entre l’absolu et l’éphémère, entre le « singulier » et l’« universel », qui prépare à la leçon ultérieure (« ce volume est riche en images : pour qu’elles deviennent the unending gift, il faudra les ôter, l’une après l’autre… »). Les photos qui dialoguent ici avec le texte seraient-elles, par excellence, une manière de « désobjectiver » des objets, comme le demande l’auteur ? Quant à la structure du livre, elle s’articule en plusieurs sections : In limine, In exitu, lieux de passage et de sagesse, et au milieu le corps de l’ouvrage, qu’on peut considérer justement comme une galerie de portraits. In limine, In exitu se composent chacun de trois titres, trois textes très courts ; étant donné l’aspect de partition, la dimension musicale de ce texte, où des motifs récurrents font l’unité, et vu que la musique « préfère l’impair… », trois semble signifier l’impair plus que le parfait, dans ce contexte où les dons, comme les quêtes, ne finissent pas. Mais entre les deux, il y a bien un bloc de quatre parties, chacune contenant quatre chapitres (comme les points cardinaux, comme les éléments, comme les côtés d’un cloître, comme la totalité du monde), quatre comme les parois d’un bureau bien construit. Difficile de ne pas croire que l’auteur a longuement médité cette structure et lui a confié un message supplémentaire.

Malgré cette structure si claire, c’est un système d’échos qui régit le livre, où musique et mémoire, comme toujours, sont alliées. Il y a sans doute une résonance, une circularité, mais aussi une métamorphose, entre l’idée d’inachevé, d’inachevable qui domine les chapitres de la première partie, et les « désirs de perfection », le « chemin de perfection » de l’« Aveu » final, où l’auteur nous invite à nous mettre en chemin, sans bagages et avec le bâton du pèlerin. Il y a aussi un équilibre de tons, un contraste musical entre les chapitres consacrés aux maîtres de l’inachevable (Jankélévitch, Bonnefoy, Opałka) et la section des maîtres qui ont cherché la plénitude, le « répertoire des mondes », la pierre et la coupole : Eugenio d’Ors et Bossuet, Caillois et Butor. Un mot-clé, également de nature musicale, définit ce livre et lui donne sa place dans l’ensemble d’un parcours critique : diminuendo, le temps de la déprise (sublimation de la sprezzatura des humanistes). La déprise comme méthode critique, de moins en moins systématique ou assertive, de plus en plus allusive et suggestive, qui permet un plus grand investissement personnel, jusqu’au pathos d’une confidence, jusqu’à une dimension existentielle, voire spirituelle, manifestée de façon explicite. Carlo Ossola écrira bien des livres encore, mais celui-ci a un caractère testamentaire. Il « entre sans frapper » dans l’intériorité du lecteur et y sème des lueurs et des inquiétudes, des conseils et des aveux. L’auteur s’est livré comme peut-être jamais ailleurs, quoique sans trahir une consigne de discrétion. On perçoit quelque chose de l’« admirable tremblement du temps  », signe de la vie vécue, qui fournit un titre à un paragraphe du livre (expression chère à Gaëtan Picon, qui l’a tirée de la Vie de Rancé de Chateaubriand).

Après avoir commenté la dispositio, un mot encore sur l’elocutio : après la structure, l’écriture. Elle est aérienne, presque insaisissable. Il serait difficile de fixer des concepts, ou de dire autrement, de paraphraser, les apports critiques de chaque chapitre. Et pourtant, une tendance aphoristique se manifeste, c’est-à-dire un style qui donne à penser, des îles de densité dans une écriture fluide, des vérités dont on n’épuise pas l’énigme ou le rayonnement. L’énonciation est alors impersonnelle, mais l’universel se « singularise » grâce à un point de vue subjectif. Quelques exemples, qu’on peut tirer en particulier des pages sur le regard : « regarder, c’est s’adresser sans cesse à un silence et y consentir » ; « regarder, regarder vraiment, est toujours une tentative de se laisser caresser par l’ombre d’autrui  ». Cette dimension littéraire tourne au poème en prose, par exemple dans le long exergue du chapitre « Singulariser l’universel ». L’expression aphoristique, la densité poétique se retrouve aussi dans les citations des auteurs avec lesquels Carlo Ossola est en dialogue. C’est, finalement, à ce niveau des vérités non conceptuelles que le dialogue se noue – vérités qui contiennent, dans leur expression, leur propre dépassement.

Nous finirons par une remarque qui nous semble porter à la fois sur la forme et le fond de ce livre. On peut la développer à partir d’un seul chapitre, « Egredere… », consacré à Bossuet : Bossuet qui est l’interlocuteur, dans un certain sens, le plus inattendu dans cette conversation d’auteurs en grande partie contemporains. Carlo Ossola en considère avec respect l’œuvre monumentale, tout en cherchant une clé d’accès « singulière » comme il l’a fait ailleurs, dans la petite publication du sermon sur les anges gardiens3. Il la trouve dans le thème de la sortie, de la vie « voyagère » qui ne consent pas de halte ou de repos. Il ne craint pas de citer des lignes puissantes et quelque peu troublantes : « Tel est l’état du chrétien : il faut toujours être en action, toujours grimper, toujours faire effort. Car dans un chemin si droit, avec un poids si pesant, qui ne court pas retombe, qui languit meurt bientôt, qui ne fait pas tout ne fait rien, qui n’avance pas, recule en arrière. » Si tel est l’état du chrétien, comment ne pas se souvenir d’un autre passage de Bossuet, cette représentation de la vie humaine comme une course vers le précipice qui a peut-être inspiré une strophe tragique du Chant d’un pasteur errant, en Asie, la nuit de Leopardi. Le poète italien n’aimait pas Bossuet, mais il trouvait dans un florilège de textes français, qu’il lisait, une sorte de parabole qui a sans doute contribué à donner naissance au « Vecchierel bianco, infermo, Mezzo vestito e scalzo, Con gravissimo fascio in su le spalle » de son idylle philosophique : « La vie humaine est semblable à un chemin, dont l’issue est un précipice affreux : on nous en avertit dès le premier pas, mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas ; marche, marche. Un poids invincible, une force invincible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille peines, mille traverses nous fatiguent et nous inquiètent dans la route ; encore si je pouvois éviter ce précipice affreux. Non, non, il faut marcher, il faut courir, telle est la rapidité des années. […] Déjà tout commence à s’effacer ; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes […] Déjà l’horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s’égarent, il faut marcher. On voudrait retourner en arrière, plus de moyen ; tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé » (abrégé d’un sermon prêché à Meaux pour le jour de Pâques).

Le Bossuet auquel Carlo Ossola donne la parole est bien le même qui a écrit ce texte dramatique. Mais le renversement est radical, l’euphémisation est profonde. Le « marche, marche  » angoissant se mue ici en un appel solennel : egredere… L’intimation « Sors ! », qui a donné le branle à l’histoire du salut puisque c’est l’appel qui a mis Abraham en mouvement, est l’un des fils rouges de notre livre et dans un certain sens le résume, puisque son récit secret est bien la sortie – du bureau du Collège de France, de la compagnie des livres aimés – qui devient l’occasion d’un nouveau départ et d’une nouvelle quête de la plénitude. Comment cette lecture apaisée est-elle possible ? Peut-être le secret consiste-t-il dans le contrepoint des voix, dans la mise en rapport de plusieurs textes : Dante, Silesius viennent intégrer Bossuet, les citations se répondent et le concert est suave. L’abondance de la mémoire culturelle vient au secours. Egredere prend le sens d’une libération. Bossuet, Dante, Silesius ouvrent la porte pour ne plus la refermer.

  • 1. Nicolas Fontaine, Mémoires ou histoire des Solitaires de Port-Royal [1736], éd. Pascale Thouvenin, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », 2001.
  • 2. Carlo Ossola, Érasme et l’Europe, trad. Nadine Le Lirzin, Paris, Éditions du Félin, coll. « Félin Poche », 2014.
  • 3. Bossuet, Sermon sur les anges gardiens, préface de C. Ossola, Paris, Rivages, 2005.

Entrez sans frapper
Carlo Ossola
Photographies Edouard de Pazzis, Nicola Giuseppe Smerilli et Panthéa Tchoupani

Les Belles Lettres, 2025
304 p. 19 €