La conscience malheureuse


Paru tout d’abord en 1936, cet ouvrage regroupe neuf articles consacrés à Husserl, Heidegger, Nietzsche, Bergson, Freud et Kierkegaard. Mais c’est Léon Chestov (auquel un seul article est explicitement consacré) qui règne sur tout le recueil, les confrontations se faisant avec lui. Le langage philosophique de Fondane, sans doute, peut accuser, ici ou là, son âge, l’abord de certains auteurs comme Husserl, Heidegger ou Freud souffrir de l’information qui était la sienne à l’époque, il n’en demeure pas moins qu’il aborde sans faiblir et avec une justesse de vue impressionnante un problème colossal : celui du rapport de la vérité et de la liberté, et il a un flair jamais pris en défaut pour saisir comment celui-ci se noue chez chaque penseur. S’inspirant d’un motif récurrent chez Chestov – Job contre Hegel, ce qui veut dire : celui qui choisit l’impossible comme possible, contre le philosophe à l’oiseau de Minerve –, s’appuyant à chaque fois qu’il le peut sur Nietzsche, il traque infatigablement la volonté de vérité pour lui faire avouer ce qu’elle dissimule : une autre version du ressentiment, la peur de l’infinie création (pour Dieu, tout est possible, surtout l’impossible et l’insensé), la capitulation devant le « c’est comme ça » de la mort et du savoir. Ce conflit de la vérité et de la liberté, l’opposition au logos pris dans le piège mortifère de la volonté de vérité et sa généalogie, ce que Chestov a théâtralisé comme Jérusalem contre Athènes, voilà le contenu de la « conscience malheureuse » dans un sens non hégélien, comme attente de la reconnaissance de soi.

 

J.-L. Th.

Verdier/Non-Lieu, 2013
344 p. 20,50 €