Architecte. Du maître d'oeuvre au disagneur
Ce livre est d’abord un récit scandé par des histoires de constructions : après la Florence de Brunelleschi, la France de Louis XIV, la naissance des Académies et des Instituts, on assiste à l’érection de la tour Eiffel et du Grand Palais à l’âge du fer puis aux bâtiments du xxe siècle, l’âge du béton. Mais, si talentueux et précis soit-il dans la manière de tisser ces récits, Bernard Marrey veut surtout faire comprendre que l’architecte est un personnage dont l’existence est fragile car toujours menacée. Dans un premier temps, on saisit que Brunelleschi ne peut se positionner à Florence au xvie siècle comme architecte qu’en se démarquant des corps de métier et des artisans constructeurs qui ont élevé les cathédrales ; dans un deuxième temps, on comprend que l’architecte ne peut exister, être reconnu et donc avoir un statut qu’en nouant des alliances avec le pouvoir royal ; dans un troisième temps, on découvre que l’architecte n’est même pas le maître du dessin (d’abord réservé dans les instituts à d’autres beaux-arts – peinture, sculpture, gravure…). Bref l’architecte/constructeur, le concepteur/ entrepreneur à la Brunelleschi trouve difficilement sa place alors même qu’il a éclipsé les autres corps de métier (ceux qu’on appelait les « serruriers » par exemple, sans lesquels l’architecture du fer n’aurait pas vu le jour) qui étaient les « maîtres de l’œuvre ». Se distanciant des entrepreneurs d’un côté, il noue de l’autre des liens de plus en plus aliénants avec le pouvoir (royal puis révolutionnaire), ce qui donne lieu à la naissance de l’Académie d’architecture créée par Louis XIV (assisté de Colbert) et à celle de l’Académie des beaux-arts, voulue par la Convention et le Directoire. Ce qui ne restera pas sans conséquences : l’architecte va se défendre par exemple contre les ingénieurs et la nouveauté des matériaux comme le fer (la tour Eiffel est l’œuvre méprisée de monsieur Eiffel, un constructeur travaillant avec des ingénieurs et non pas un architecte). C’est tout le paradoxe : l’architecte qui s’arroge un rôle effectif qu’il a en partie volé aux artisans et aux métiers va être progressivement confronté à la place occupée par les maîtres d’ouvrage. D’où des formules assassines, comme celle de l’architecte Jean Balladur qui vise l’entrepreneur Paul Chaslin en 1970 : « N’oubliez pas qu’ici vous représentez la matière et nous l’esprit. » Mais aussi les pièges tendus à l’architecte : celui de devenir un « disagneur » (certes sur écran en 3D) alors même qu’on lui avait juste concédé la capacité de dessiner ; et celui d’être à la traîne d’un État qui demeure le donneur d’ordres. Tout le monde y a perdu : les artisans et les corps de métier dévalorisés et devenus ouvriers de chantier, les architectes/ constructeurs sous tutelle des pouvoirs publics… au seul profit des entreprises de travaux publics, ces grands groupes qui se partagent le butin en nouant des alliances discrètes avec un État qui est le maître des grands travaux.
O. M.