QU’EST-CE QU’HABITER ?
Pays à État et non pas pays de villes comme l’Italie, la France qui aime l’alchimie rousseauiste et privilégie le passage « miraculeux » de la volonté individuelle à la volonté générale tend à inscrire toute sa politique urbaine (le dernier exemple en est la politique de la ville) dans une oscillation entre l’État et le logement. À l’État, la volonté générale et l’esprit public, voire les espaces publics, au monde du privé le logement même si le public organise le logement social. Mais ce clivage (qui recoupe l’opposition brutale et discutable entre privé et public chez Hannah Arendt) ne permet pas de saisir, dans le sens du classique Traité d’édifier d’Alberti, ce qu’est l’habiter et à quoi renvoie la capacité même d’habiter. Si le logement, l’abri est une condition de l’habiter, habiter ne se réduit pas au logement qui n’en reste pas moins, alors que les logements deviennent inabordables à Paris et dans certaines villes comme Annecy, un « bien premier » comme l’affirme le maire de Cachan, J.-Y. Le Bouillonnec. Aujourd’hui, l’Union pour l’habitat social s’efforce de glisser d’une réflexion étatiste sur le logement à une interrogation citoyenne sur l’habiter permettant d’imaginer ce que pourrait être une démocratie urbaine en France. L’ouvrage de Bernard Salignon, plus optimiste que celui de Jean-Paul Dollé pour qui le capitalisme contemporain (voir la crise des subprime) produit délibérément de l’inhabitable et s’acharne à exproprier, a donc le mérite de revenir sur les notions les plus propices à faire réfléchir. À commencer par le clivage entre le dedans et le dehors, le proche et le lointain qui organise toutes les échelles de l’espace en fonction d’un « chez soi » qui est un seuil et non pas une clôture. Ce que Simmel avait remarquablement vu dans ses méditations indépassables (« Pont et porte ») sur la fenêtre, le pont, la porte qui sont autant de variations sur les liens entre « les » dedans et « les » dehors, c’est-à-dire sur tous ces « entre-deux » et ces « écarts » qui composent les seuils qui rythment le désir d’habiter.
O. M.