Montaigne en politique


Il existe deux manières de méconnaître le rapport de Montaigne à la politique : considérer que sa pensée se formule à l’écart des tumultes de son temps (le sage, retiré du monde, se consacre à l’écriture) ou croire que le juriste et parlementaire, maire de Bordeaux, dévoué à Henri de Navarre, n’a laissé dans ses Essais aucune marque de sa pensée politique. Le beau projet de ce livre est donc de joindre ce qu’on apprend des historiens, à savoir que Montaigne fut un acteur politique habile et couronné de succès, et ce qu’on sait du penseur, trop sceptique pour s’identifier à une faction de son temps. Montaigne pouvait d’autant moins s’abstraire de la politique qu’il traverse une période particulièrement troublée par les conflits religieux et une suite de trêves, de compromis et de traités, entrecoupés de répressions et de massacres (la question du sens politique de la tolérance religieuse est centrale). Il est identifié à la position des « politiques » qui cherchent à maintenir l’unité du royaume en plaçant la loyauté à la couronne au-dessus des luttes religieuses. Devant la violence des partis et la multiplicité des maux venus de la guerre civile, Montaigne comprend qu’il ne suffit plus, comme dans la tradition humaniste, de recueillir chez les Anciens les leçons de l’histoire. Il faut déchanter : la politique est plus diverse et déroutante que les exempla ne le laissent penser. D’où le style si nouveau de son livre, où les notations personnelles s’imposent progressivement, au détriment de tout système. La diversité des expériences, la force du hasard, l’imprévisibilité des initiatives humaines… sont mises en avant contre tout esprit dogmatique. Mais le scepticisme n’est qu’une étape, l’exigence d’une autre approche, qui n’éteint pas l’indignation de Montaigne devant la violence des armes, l’impuissance de la justice, les abus du pouvoir, la morgue des « grands », la corruption du discours public… Reconnaître que la réalité est mouvante, c’est faire preuve de prudence et non renoncer à penser son temps. Pour Montaigne, les querelles religieuses ne peuvent pas s’apaiser par la seule intervention du monarque, il faut aussi des institutions impartiales, un esprit civique vivace, ce qui relève à la fois d’un soin de l’âme et d’un art de l’éducation, dont son livre reste à juste titre un exemple actuel.

M.-O. P.

Agone, Banc d'essais, 2013
316 p. 24 €