Mon voyage en Amérique
Ce texte n’est pas de Blaise Cendrars. Car c’est Frédéric Louis Sauser qui s’embarque en 1911 sur le Birma, à destination de New York. Un voyage dès l’abord placé sous le signe de l’impossible, car le médecin allemand lui annonce qu’il a une maladie aux yeux qui le fera probablement renvoyer à l’arrivée à New York. Le journal qu’il tient pendant la traversée est celui d’un jeune poète emprunt de lyrisme et de références, qui ne regarde pas les gens (« J’entreprends ce voyage pour être loin de l’hideuse face humaine… ! ») mais la mer, qu’il voit à travers les mots, les musiques des autres (Goethe, Baudelaire, Maeterlinck, Mozart, Beethoven). Il est habile, il a de l’esprit (« Il n’y a que les anti-poètes qui aient le mal de mer »), mais est encore trop habité par ses lectures et ses poses ; Freddy Sauser, après tout, n’a que vingt-quatre ans. Dans « Le retour », qui suit le premier texte, écrit sur le Volturno en 1912, qui le ramène en Europe, il rejoint les gens, ces « fatigués d’Amérique » auxquels il appartient désormais. Le poète n’est plus à part, seul sur le bastingage ; il regarde les autres, les observe, les dessine. Et ses notations éparses, dans l’esprit du lecteur, évoquent les œuvres futures. L’Amérique, on ne la voit pas, elle est dans le trou, entre les voyages. C’est pourtant elle qui fait naître les Pâques à New York, qui insuffle le dynamisme de ses grandes machines dans les vers souples de celui qui devient alors Blaise Cendrars.
A. B.