On a mangé nos moutons
Le Kirghizstan, du berger au biznesman
Un pays comme le Kirghizstan, tout comme ceux de cette région du monde qui ont dû se réveiller du soviétisme, révèle en miroir grossissant les impensés du nouveau modèle qu’on leur plaque, à travers ses effets souvent absurdes. Ce qui donne à ce livre un certain humour tout de description, d’autant que Boris Petric mène son étude de terrain à la manière d’un anthropologue qui n’a pas oublié d’être voyageur, pourvu d’un œil qui s’étonne, tout en décryptant. Livre aussi bien pensé qu’écrit, On a mangé nos moutons tire son titre de ce qui fut la principale ressource du pays, avant d’être éradiquée par les réformes mises en place par les institutions internationales, relayées par les Ong et fondations philanthropiques. Au profit de quoi ? De la fameuse politique dite « d’ouverture », c’est-à-dire une libéralisation destinée à attirer les investissements étrangers et les visiteurs les plus nombreux possible. Ce qui oblige la population à un jeu de dédoublement permanent, qu’illustre d’emblée l’entrée en matière de l’ouvrage : l’anthropologue et son équipe arrivent sur un haut plateau à proximité d’un campement. Un homme et une femme, les voyant, rentrent aussitôt dans leur yourte et en ressortent peu après en tenue traditionnelle kirghize. Explication : ce campement, avec le panneau Sheperd Life, est destiné au tourisme « durable », et, de fait, sous la tente, il y a tout ce qu’il faut de technologie. L’anecdote est symbolique du double jeu auquel s’est pliée toute la nation : on s’est mis au commerce libéral avec le zèle du néophyte que l’on a vu et voit dans les pays ex-soviétiques, mais comme cela ne réalise pas encore les promesses économiques du système, la population continue de pratiquer ce qu’elle pratiquait sous la tutelle soviétique : « Il y a deux registres de comportement, l’un normatif et l’autre pragmatique », constate Boris Petric. Autrefois bardé d’installations industrielles, infrastructures, barrages et écoles produisant un taux d’alphabétisation particulièrement fort, ce pays se livre maintenant à tous les visiteurs – hommes d’affaires, évangélistes, scouts, Ong protestantes… – pour que, dans un accueil favorable a priori à tout ce qui fait figure d’économie de marché, les anciens bergers deviennent « les figures emblématiques du biznesman et du demokrat ». Mais il est vrai que l’Histoire se fait en jouant, aussi et peut-être surtout.
J.-Ph. D.