La cité du travail
Le fordisme et la gauche
Personnalité syndicale et politique italienne de premier plan, Bruno Trentin a été secrétaire général de la Cgil (1988-1994) avant de siéger au Parlement européen (1994-2004). Si l’édition originale de cet ouvrage date de 1997, il est d’une actualité manifeste : homme de gauche, Trentin s’interroge sur le « logiciel fordiste » de la gauche réformiste qui a selon lui une vision de l’homo œconomicus indissociable d’une organisation scientifique du travail (celle du fordisme et du taylorisme). De ce dogme qu’il critique, comme Simone Weil (voir notre dossier d’août-septembre 2012), il résulte que la gauche dite réformiste ne peut offrir aucune alternative à l’ultralibéralisme contemporain. La situation équilibriste du gouvernement actuel qui confine à la prostration (par incapacité de penser autre chose) est une illustration de la thèse développée dans ce livre, qui porte sur les blocages de la démocratie politique et les impasses d’une démocratie sociale rivée à une conception aliénante du travail. Alain Supiot, qui connaît bien les arcanes du droit du travail et ses fondements et qui avait déjà attiré l’attention sur les réflexions de Trentin, souligne dans son introduction combien la persistance de ce dogme fordiste rend la gauche incapable de penser le monde contemporain (soumis par ailleurs à la troisième révolution industrielle, celle des nouvelles technologies, qui multiplie des contraintes inédites) : « Communistes et réformistes ont été, dans leur majorité, profondément d’accord pour conférer à une élite éclairée le soin de conquérir les leviers de l’État au nom d’un monde du travail dont l’organisation relèverait d’une rationalité technico-scientifique. » Si la conquête réformiste du pouvoir consiste à reproduire les recettes du new public management, il n’est pas sûr que l’on change l’intelligence de gauche !
O. M.