L'homme de sable
Pourquoi l'individualisme nous rend malades
Le phénomène de l’individualisme continue à faire débat. Aux optimistes qui y voient une étape supplémentaire de l’émancipation (ainsi François de Singly, dans L’individualisme est un humanisme), d’autres opposent une vision plus critique, en considérant avant tout ses effets délétères, voire destructeurs. C’est le cas de C. Ternynck, psychanalyste, qui propose une série d’observations très fines sur des individus transformés en « hommes de sable », friables, au sol trop pauvre, dépourvus d’« humus humain » (expression de Lacan). Comme souvent, sur le divan, elle entend un autre son de cloche que le discours social dominant. En neuf chapitres, ni dénonciateurs ni apocalyptiques, elle pointe très concrètement ce qui nous rend « malades ». On discerne bien les éléments d’un diagnostic globalement sévère : l’altérité impossible, le moi toujours premier servi, l’impossibilité d’accepter une obligation, une culture incapable de tolérer toute forme de manque ou de supporter une perte, la jouissance permanente, la loi ignorée et méprisée… Et on dira : quoi de neuf ? Mais ce livre a le grand mérite d’aborder de front les questions d’aujourd’hui. Relevons, parmi beaucoup d’autres, celles-ci : le couple difficile, la bisexualité portée aux nues, la promotion indifférenciée des valeurs féminines, la pédophilie condamnée et constamment encouragée en même temps, des enfants qui ne font jamais l’expérience de l’autorité, le temps de tous devenu « pauvre », la filiation non assumée, le déni de la mort qui rend bien plus difficile le dernier âge de la vie… Une vie qui s’écoule comme le sable entre les doigts, sans limites objectives ni subjectives, parce que la société comme les sujets sont incapables d’en donner et de s’en donner.
J.-L. S.