L’ARGENT SANS MAÎTRE
Cet ouvrage soucieux de la langue n’ironise pas sur le doux commerce cher à Montesquieu, il ne fait pas un procès radical de l’argent (« S’il est difficile de prétendre que l’argent et le commerce véhiculent eux-mêmes une éthique, le libéralisme classique leur a assigné un mode de fonctionnement social, apte à contrôler le manque de sens moral de l’humanité »), il s’efforce essentiellement de décrire les dérives de l’économie depuis la fin des Trente Glorieuses ; c’est-à-dire la période qui a favorisé les transformations de la gouvernance d’entreprise au bénéfice des actionnaires, et les excès délirants de la liquidité financière. « La liquidité ou, plus simplement encore, la liquéfaction des avoirs, est devenue l’objectif logique et central d’un système économique qui, du fait du succès de la division du travail et de l’allongement de la durée de la vie, a fabriqué de manière accélérée des dépendances dans l’espace et la durée, faisant exploser le besoin de signes monétaires et financiers à la fois échangeables à tout moment et valorisés sur la durée. » Convaincu que le capitalisme peut avoir une dimension sociale, Philippi vise essentiellement les changements des mœurs et la manière dont la cupidité est devenue un vice partagé. Pour lui, trois dates symbolisent ces ruptures : « 1971 qui, avec l’inconvertibilité du dollar, sonne la fin des limites quantitatives de la création monétaire ; 1989 et la chute du mur de Berlin qui paraît mettre un terme final à l’idée même que le monde économique puisse être gouverné par autre chose que le système de l’argent ; 1992 qui, avec la victoire d’un individu − Georges Soros − contre l’institution monétaire cardinale − la Banque d’Angleterre − et avec l’instrumentalisation de l’échec collectif au bénéfice de l’enrichissement personnel, exprime l’émergence de l’argent comme pouvoir à la fois politique, personnel et planétaire, indifférent à la morale publique et au consentement collectif. » L’auteur, un proche de Régis Debray, a été membre de nombreux cabinets de gauche avant de rejoindre la banque Hsbc, il ne devrait donc pas oublier le tournant néolibéral de 1982-1983 orchestré par la gauche sous Mitterrand. Ce livre, qui marque bien les infléchissements « mentaux » et « comportementaux », en appelle à la vertu républicaine tout en observant que l’État a joué et joue un rôle majeur dans la transformation de l’économie politique. C’est la limite de ce type d’essai bien brossé à la française que de ne jamais nous dire pourquoi les bons républicains (qui ne proclament pas l’être !) sont si impuissants !
O. M.