L'Or noir des oligarches
En dehors du matériel militaire, l’économie russe est plus connue pour ses oligarques que pour la qualité de ses produits manufacturés. Dernier exemple en date, le rôle joué par les réseaux d’affaires russes lors du « sauvetage » de Chypre en mars 2013. Confrontée à une situation financière pour le moins délicate, Nicosie a été pressée par la troïka européenne et le FMI de taxer les avoirs déposés dans ses banques. De longue date, l’île d’Aphrodite était « business friendly ». Les taux d’imposition sur les sociétés étaient doux (5%), les taux de rémunération des dépôts bancaires élevés et l’administration fiscale ne se montrait pas exagérément intrusive. De telles pratiques n’avaient d’ailleurs pas empêché Chypre d’intégrer l’Union européenne en 2004 et la zone euro en 2008. Le Parti communiste chypriote ayant été longtemps la force politique importante de l’île, et son ancien Secrétaire général Dimitris Christofias Président entre 2008 et 2013, les anciens du KGB reconvertis dans les affaires avaient tout naturellement fait d’un endroit aussi agréable l’une de leurs bases de prédilection. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le PIB chypriote s’élève à 18 milliards d’euros et les dépôts russes sont (étaient ?) estimés à 31 milliards (sur un total de 54) ! On comprend pourquoi Vladimir Poutine voyait d’un mauvais œil la taxation des sommes déposées sur l’île. D’où la proposition faite par la banque russe Gazprombank, filiale à 41, 7% du géant de l’énergie Gazprom, de se porter au secours des banques chypriotes en échange d’un accès exclusifs aux gisements gaziers offshore de l’île. On connait la suite…
Une telle actualité rend indispensable la lecture de L’Or noir des oligarques. Ce premier roman de Chris Morgan Jones traduit en français nous détaille, à travers le destin de quelques personnages liés au monde des affaires et du renseignement, la corruption qui gangrène la Russie d’aujourd’hui.
Le personnage central de l’histoire se nomme Ben Webster. Il travaille dans une agence privée de renseignement basée à Londres. En 1999, alors qu’il était journaliste, sa collègue Inessa a été assassinée pratiquement sous ses yeux au Kazakhstan. L’ordre venait de la direction d’une usine russe sur laquelle elle enquêtait. Hanté depuis dix ans par ce meurtre, il pense, en 2009, avoir enfin la possibilité de la venger. Il est en effet contacté par un certain Aristote Tourna, qui veut lui confier la mission de faire chuter Konstantin Malin, un magnat russe du pétrole. Tourna a acheté à des prête-noms de Malin, pour 50 millions de dollars, une société censée détenir des permis d’exploitation pétroliers et le gaziers. Or, une fois le contrat signé et les sommes remises, plus de permis ! Ces derniers ont été transférés à une société installée aux Iles Caïman. Or, Tourna prétend que la société Faringdon, qui est derrière cette opération n’est pas la propriété de ses actionnaires déclarés mais celle de Konstantin Malin et qu’elle est, de plus, la pièce maîtresse d’un réseau de blanchiment d’argent. Aristote Tourna a certes porté plainte à Paris et à New York. Mais, au-delà de la dimension purement judicaire de l’affaire, il veut détruire la réputation de Malin en révélant ses turpitudes financières au grand jour. Ben Webster va alors contacter le prête-nom de Malin, un certain Richard Lock, qui se retrouve en première ligne dans les procès intentés par Tourna.
Chemin faisant, dans cette enquête qui nous emmène d’Öskemen à Moscou, de Monte-Carlo à Berlin, Chris Morgan Jones nous dévoile un pan essentiel de l’économie russe contemporaine. Il nous décrit la vie des oligarques, les réseaux financiers, les liens entre le monde des affaires et celui du crime. L’Or noir des oligarques est, à ce titre, une parfaite illustration romanesque de ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources naturelles », à savoir les effets socialement dévastateurs d’une économie de rente gérée par un État pris en otage par les intérêts privés. En lisant Chris Morgan Jones, on ne peut s’empêcher de penser aux remous qui agitent le monde russe des affaires depuis deux décennies, de l’incarcération, en 2003, de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski à la mort « inexpliquée », à Londres en mars dernier, de Boris Berezovsky qui aurait, selon certains, envoyé deux mois plus tôt une lettre à Vladimir Poutine pour lui demander « pardon »… En 2011, le parquet militaire russe estimait qu’un cinquième du budget de la défense était détourné chaque année. On n’est pas étonné, dans ces conditions, d’apprendre qu’en Russie, 1% de la population détient 71% des actifs ! Dans le même temps, l’État tente de reprendre la main dans le secteur de l’énergie (30% de l’extraction pétrolière en 2011, 45% en 2012) – c’était d’ailleurs l’un des thèmes du dernier roman de John Le Carré[1] –, d’où la stratégie de Tourna, qui consiste à vouloir ruiner la réputation de Konstantin Malin.
Mais L’Or noir des oligarques est aussi une réflexion subtile sur les motivations des hommes et des femmes confrontés au mal. Chris Morgan Jones nous livre un « roman vrai » au sens de Javier Cercas qui déclarait il y a quelques années à propos de ses textes, qui explorent les arcanes obscures de l’histoire espagnole : « Tout est vrai. Tout est faux. Écrire un roman, c'est raconter un mensonge pour mieux dire la vérité ».
Jean-Paul Maréchal
[1] Voir ma recension sur John Le Carré, Un traître à notre goût dans Esprit, n° 7, juillet 2011, p. 188-189.