Confucianisme, la voie coréenne d’Isabelle Sancho
Le livre d’Isabelle Sancho propose une voix originale et salutaire dans le champ de réflexion consacré à l’Asie de l’Est et à la Corée en particulier. Cela tient certainement à la triple casquette de son autrice, à la fois historienne, spécialiste de la Corée et traductrice des textes savants rédigés en chinois classique par des figures majeures du confucianisme coréen. Associant sources primaires et secondaires, analyses substantielles et contextuelles des développements de cette pensée-système millénaire sur laquelle on a tant glosé, Isabelle Sancho relève le défi de raconter et synthétiser la part coréenne du « confucianisme »1, depuis ses origines chinoises il y a vingt-cinq siècles jusqu’à la période contemporaine.
Elle livre un travail stimulant, dense et érudit mais remarquablement clair, dans lequel elle remet à hauteur d’histoire, mais aussi à hauteur d’homme, cette pensée vivante en évolution permanente mais souvent dévoyée, par paresse ou méconnaissance, au point de devenir la tarte à la crème des motifs d’analyse de l’Asie orientale et de la société coréenne, servant trop souvent à justifier ses succès comme de ses échecs. Sans jamais sacrifier au jargon qu’appelle trop souvent la complexité des raisonnements ou de la réalité à dépeindre, ni tomber dans les poncifs culturalistes, elle réussit le tour de force de restituer la richesse des savoirs confucéens qui ont alimentés les controverses des hommes de pouvoirs, lettrés et philosophes coréens au cours de leur longue histoire, tout en faisant comprendre comment ils ont muté et se sont sans cesse renouvelés, au-delà de l’abstraction de la théorie et de l’idéologie, pour former un véritable « projet de civilisation ».
Cet état des lieux de la science confucéenne, classique, puis renouvelée, puis « coréanisée », cherche à circonscrire l’objet présent dans les discours contemporains, surtout scientifiques d’ailleurs, mais qui reste difficile à identifier : car qu’a-t-on dit une fois le mot de confucianisme prononcé ?
Consciente que le confucianisme n’est qu’une des clés de compréhension de la Corée, mais qu’elle est essentielle, Isabelle Sancho propose au lecteur un accès aux fondamentaux des savoirs confucéens, indispensable aux réflexions sur le devenir de la Corée. Guidée par un goût pour l’exégèse qui rendrait admiratif les grands penseurs du confucianisme, et s’appuyant sur une compréhension approfondie des enjeux sémantiques et philosophiques ainsi que des implications de cette pensée sophistiquée, elle réduit la distance et conteste les approches essentialistes sur le rôle du confucianisme dans l’histoire et sur l’identité coréenne.
La variété des textes comme des perspectives auxquels recourt l’autrice dans une approche holiste doit en fin de compte permettre, non de répondre en totalité à la question confucéenne en Corée, mais de proposer une cartographie historique et intellectuelle complète et renseignée de « la question posée ».
Dans ses dernières pages, l’autrice appelle à un inventaire analytique indispensable à la biographie contemporaine du confucianisme, dont elle se demande si le déclin est annonciateur de disparition ou de mutation. Elle incite à redéfinir les coordonnées de l’équation coréenne du confucianisme, sujet toujours polarisant, entre critiques et louanges, pour une meilleure appréhension de cette idéologie politique et pensée philosophique, que beaucoup perçoivent comme consubstantiellement associée à un « Ancien Régime », repoussoir dans la Corée actuelle. Ce livre important ouvre ainsi de nouvelles pistes de réflexion sur certaines dimensions du phénomène confucéen coréen, sociales ou critiques par exemple, qui sont encore des champs d’études relativement vierges, mais également sur l’histoire institutionnelle ou culturelle de la Corée, qui gagnerait à être repensée à travers ce prisme.
- 1. Le confucianisme, en tant que tel, n’a jamais existé en Asie ; il serait préférable de parler des confucianismes au pluriel.