LE FAÇONNAGE DES ÉLITES DE LA RÉPUBLIQUE

Culture générale et haute fonction publique


Si la littérature sur les Corps de l’État, les grandes écoles, les élites françaises est souvent répétitive, ce n’est pas le cas de cet ouvrage dont le parti pris est d’ausculter le « façonnage » des heureux élus par le biais de l’analyse des discours et des travaux de P. Watzlawicz. D’où l’attention accordée à la dissertation militaire à l’École de guerre (qui donne sa cohésion à l’ethos du chef militaire), à la dissertation juridique à ­l’École nationale de la magistrature (qui est vue comme une épreuve de conversation) et au grand Oral de l’École nationale d’administration (qui est considéré comme un « tribunal de la courtoisie »). Avec pertinence l’auteur souligne que ces épreuves dites « générales » sont bien sûr des opérateurs de sélection mais surtout les substrats d’une culture de Corps. La généralité n’est pas une fausse ouverture brouillonne qui reposerait sur le talent et le bien-parler des élites de la nation mais l’occasion de marquer les limites d’un Corps. La meilleure preuve en est que cet art de disserter ou de parler sert à simuler un dialogue (qui certes peut se modifier au fil du temps en raison des remarques des jurys successifs) avec ce qui est l’Autre pour un corps donné. Il y a dans ces « épreuves » une confrontation imaginaire avec celui qui, dans chaque univers professionnel, occupe la place de l’Autre : les protagonistes du procès pour le magistrat, l’ennemi pour le militaire et les autres contributeurs à l’intérêt général pour l’énarque qui veut en être le gardien. Bref, en s’adressant de manière très générale (on parle d’épreuve de culture générale) à un interlocuteur implicite, chaque corps marque de manière plus large ce qui le sépare du reste de la société. La généralité est donc un facteur de singularisation. Pour l’auteur le maintien de ces épreuves traduit surtout une absence d’évolution des écoles et des Corps puisque la généralité protège des événements et des ruptures historiques susceptibles de déstabiliser. Mais on regrettera cependant l’absence d’une distinction entre cette culture de la généralité (qui prétend représenter l’intérêt général au nom d’un corps séparé) et une culture générale qui n’est pas réductible à l’essayisme comme on a pu le laisser entendre. Alors que l’hyperspécialisation et la difficulté à globaliser les problèmes dans un monde mondialisé sont manifestes (voir sur ce point les remar­ques d’Yves Lichtenberger à propos de la réforme de l’université dans notre nu­méro d’octobre 2008), réfléchir autrement à la culture générale ne serait pas inutile.

O. M.

Presses de Sciences-Po, 2008
308 p. 25 €