La jeunesse d’une pensée.

Paul Ricœur à l’université de Strasbourg (1948-1956)


Ce livre est particulièrement précieux. Loin de se satisfaire d’une approche biographique concernant cette longue période d’après-guerre qui a précédé les années « nanterroises », il souligne la place de l’institution universitaire pour un enseignant qui a toujours accordé à la parole une place déterminante ; et il fait comprendre du même coup pourquoi Paul Ricœur devait proposer (dans Esprit en l’occurrence) une réforme de l’enseignement supérieur. Ensuite, il montre de manière paradoxale combien cet épisode strasbourgeois est décisif sur le plan de la pensée : les textes portant sur Jean-Paul Sartre, sur « la négation » ou sur le cours consacré à Platon et Aristote (récemment réédité au Seuil) exposent une pensée de l’être d’emblée conçue comme acte et comme affirmation (et non pas substance ou chose comme chez Sartre). Une ontologie indissociable de l’ontologie pluraliste analysée chez Platon (on est donc loin de l’opposition tranchée entre Platon et Aristote), qui sera l’un des leitmotivs de Soi-même comme un autre. Par contraste avec des débats à venir, on est encore à une époque où Ricœur peut croiser le social, le politique et le théologique, autant de sources de son engagement qui passe alors par une réflexion sur la non-violence et par la publication dans des revues comme Christianisme social, sans qu’on lui reproche insensiblement d’être un penseur chrétien. Un livre important puisqu’il ne cède pas à la tentation de découvrir un premier Ricœur, comme si on avait affaire à une coupure dans l’œuvre, et parle à juste titre d’une « jeunesse » de cette pensée si décisive aujourd’hui.

O. M.

Presses universitaires de Strasbourg, 2016
217 p. 21 €