L’INTEGRATION AU ROYAUME-UNI
Réussites et limites du multiculturalisme
La connaissance – et la comparaison – de ce que font d’autres pays en matière de politique d’intégration est toujours éclairante. Et dans la mesure où l’Angleterre a été souvent présentée comme partiellement antithétique de la France, cette excellente monographie a encore plus de prix (l’auteur a d’ailleurs rédigé une étude comparative entre France et Angleterre, que nous n’avons pu lire – Lucienne Germain et Didier Lassalle, les Politiques de l’immigration en France et au Royaume-Uni, Paris, L’Harmattan, 2006. Outre les nombreuses facettes historiques de la question, ce livre présente avec beaucoup de clarté les raisons, les avantages, les résultats et finalement les limites de la politique sciemment et volontairement multiculturaliste de Tony Blair. Force est pourtant de constater qu’avec des populations immigrées différentes et une tradition nationale divergente, il y a finalement beaucoup de points communs avec la France, sur des rythmes divers certes : après 1946, passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement, puis, à partir des années 1980-1990, entrée en scène et perception des différences, enfin reconnaissance de la diversité appuyée sur des droits étendus – le tout étant au centre, souvent, de forts conflits politiques et sociaux. Au-delà du constat global, très brillamment présenté, notons quelques points frappants. En France, c’est sans doute la barrière républicaine qui a freiné des évolutions similaires. Le Royaume-Uni ne recule pas devant une batterie de statistiques ethniques, qui ont l’avantage de présenter une connaissance fine des populations en difficulté. Lors du recensement de 2001 encore, les grandes catégories restent « Blanc », « Métis », « Asiatique ou Britannique asiatique », « Noir ou Britannique noir », « Chinois ou autre groupe ethnique », toutes avec des sous-catégories. À noter qu’une question religieuse n’a été intégrée qu’en 2001 (Lassalle note cependant que l’outil statistique ethniquement construit ne permet pas de mesurer les évolutions de la deuxième à la troisième génération, par exemple). En Angleterre, on continue, dans la recherche comme dans la langue courante, en tout cas jusqu’à très récemment, à utiliser le vocabulaire de l’ethnique et du racial, métaphorisé par la couleur (coloureds). Les adaptations législatives dans le sens de droits pour les minorités sont allées loin, par exemple avec la reconnaissance implicite par l’État du « mariage arrangé » selon la tradition (abolition du Primery Purpose Rule – cependant contestée ensuite par les femmes), ou la promotion (grâce aux subventions) d’écoles confessionnelles musulmanes, sikhs, adventistes du VIIe jour… Mais T. Blair, libéral jusqu’au bout, a refusé obstinément l’idée de la « discrimination positive ». Depuis une dizaine d’années, la grande affaire est la politique des flux migratoires ainsi que l’insertion, peu ou prou, dans les politiques européennes. Deux points auraient peut-être mérité des développements : la montée des revendications religieuses et des « phobies » en retour, ainsi que le « racisme anti-Blancs », violent dans certaines localités. Cela n’enlève rien à un livre extrêmement instructif : il souligne l’échec relatif du multiculturalisme blairiste, dont il regrette cependant l’abandon progressif, n’étant pas persuadé que d’autres politiques fondées sur d’autres principes, républicains par exemple, ont fait tellement mieux.
J.-L. S.