Une vie au goulag
Il est encore temps de signaler ce livre formidable, que Nicolas Werth compare, dans sa préface, à Une journée d’Ivan Denissovitch, d’Alexandre Soljenitsyne. Le récit commence en 1926, date de la première arrestation de Dimitri Vitkovski, 25 ans, ingénieur chimiste, dénoncé pour avoir fait partie, bien malgré lui, de l’Armée blanche. Il se termine en 1954, dans un bureau de l’administration soviétique, peut-être du Kgb (il ne le dit pas) : un officier lui déclare que son dossier est « absolument vide », le plus vide qu’il ait jamais vu : « Pourquoi vous avait-on condamné à être fusillé ? » Dans la foulée, il propose à Vitkovski de demander sa réhabilitation, qui lui vaudrait un dédommagement d’un mois de salaire ! Trente ans, ou presque, de camp – pour rien. Entre-temps, le lecteur a parcouru les étapes ou plutôt les camps de travail successifs – en Sibérie, aux îles Solovki… – par lesquels l’ingénieur est passé, avec quelques périodes de rémission qui se sont chaque fois achevées par des retours, aux raisons toujours aussi obscures, dans de nouveaux camps. Un récit de plus sur le goulag ? Oui, mais son exceptionnelle qualité, une sorte de sérénité humaine devant la cruauté et l’absurdité de cette vie, l’attention pour des compagnons pas toujours recommandables, et surtout la qualité littéraire des descriptions de la nature – forêts et taïga avec leurs changements saisonniers, fleuves et rivières (la débâcle de l’Iénisséi au printemps est un morceau d’anthologie), paysages neigeux et gelés avec la vie animale et humaine qui continue d’y battre secrètement, lumières rasantes du soleil d’hiver – font de ce témoignage par instants poétique sur le malheur des camps un document exceptionnel sur l’endurance humaine devant le mal et un plaisir de lecture rare.
J.-L. S.