Travailler et aimer
Mémoires
Depuis sa première enquête sociologique sur Bologne (l’Italie rouge et noire) jusqu’à ses réflexions sur le Conseil constitutionnel, dont elle fut membre, Dominique Schnapper a développé un travail personnel original, dont le cœur est constitué par ses ouvrages sur la citoyenneté démocratique (la France de l’intégration, la Communauté des citoyens, la Relation à l’autre). Il fallait sans doute la forme d’entretiens (avec Sylvie Mesure et Giovanni Busino) pour surmonter la réticence de l’auteur à revenir sur son parcours. Il est en effet difficile d’imaginer une plus grande absence d’affectation et de complaisance dans la manière de parler de soi que celle dont témoigne ici Dominique Schnapper. Sa discrétion tient plutôt à son style de travail, sobre et persévérant, qu’à un effacement personnel, comme en témoignent ces souvenirs qui livrent un diagnostic sans complaisance sur l’histoire intellectuelle récente et la situation de la sociologie française. Lucide sur les embûches d’une carrière inévitablement marquée par la figure de son père, Raymond Aron, elle reconnaît la surdétermination politique d’une partie de la réception de ses travaux sur l’intégration au moment où le souverainisme « républicain » faisait feu de tout bois contre le « péril communautaire ». Alors qu’elle a toujours pratiqué des enquêtes de terrain, elle s’inquiète de l’enfermement de sa discipline dans l’observation quantitative, coupée de toute interrogation philosophique : « Le sens même et la justification du point de vue sociologique, c’est de confronter les idées philosophiques à la connaissance rationnelle que les sociétés démocratiques modernes prennent d’elles-mêmes par l’intermédiaire des sciences humaines. Sans cet horizon philosophique, la discipline se réduit à un recueil de données sur l’évolution sociale. »
M.-O. P.