L’Aventure de la Méthode

suivi de Pour une rationalité ouverte


Ce court ouvrage mené tambour battant relate la « cuisine » intellectuelle d’un penseur exceptionnel ou, pour le dire autrement, les coulisses de la création d’une idée, de sa formulation et de ses prolongements successifs. Il s’agit d’un retour en arrière sur toute une vie dédiée à la compréhension du monde, d’un monde qu’il n’est plus envisageable de saisir à partir d’une seule discipline (la sociologie, par exemple), tant il est complexe et exige de passer les frontières disciplinaires et d’inventer une méthode, mot construit en grec avec hodos, « la voie ». D’où ce cheminement qu’Edgar Morin nous décrit dans le moindre de ses plis, car la pensée n’est jamais unique, droite, logique, rationnelle. Pour rendre intelligible des situations changeantes, il faut un raisonnement qui intègre le pourquoi et le comment de ces transformations. Ce raisonnement, Edgar Morin le pressent déjà en France en enquêtant sur la « modernité » qui tarde à conquérir un village breton ; là, il comprend, encore confusément, que tout agit sur tout. Plus tard, en Californie, il découvre, outre l’ambiance peace and love propre à la fin des années 1960, la théorie de l’information et de la communication de William Ross Ashby (auteur d’une définition de la complexité comme étant le degré de variété d’un système), Claude Shannon, Warren Weaver, Heinz von Foerster et quelques autres… Il articule ces apports à la biologie qu’il étudie avec Jacques Robin, Henri Laborit, Henri Atlan, Jacques Monod, ce qui donne une nouvelle théorie de l’organisation tenant compte du monde physique, du monde vivant et de leurs innombrables interrelations, qui refusent toute interprétation en termes de dualisme, de causalité, de vérité… Cela va donner la Nature de la Nature (1977), la Vie de la Vie (1980), la Connaissance de la Connaissance (1986), les Idées (1991), l’Humanité de l’Humanité et ­l’Éthique (2004). Rétrospectivement, Edgar Morin trouve le fil d’Ariane qui conduit d’un volume à un autre, non pas selon une logique scientifique, mais systémique et écologique. Il expose et analyse les conditions de production et de réception de chacun de ses livres, qui remettent en cause bien des certitudes devenues des obstacles à la connaissance. Ce regard sur son œuvre est rarement effectué par l’auteur, ou alors avec une sorte de maniérisme teinté d’autosatisfaction. Edgar Morin joue le jeu de la confession, ne cherche aucunement à s’édifier une statue (qu’en ferait-il ?), mais à explorer les mécanismes de la pensée tout en décryptant le monde dans lequel chacun vit, avec ses folies, ses excès, ses répétitions, ses engouements, ses difficultés et ses rares satisfactions… Un arbre symbolise cette méthode, le banian, « dont les branches et les rameaux, nous dit Edgar Morin, en tombant à terre, se transforment en de nouvelles racines qui transforment les branches en nouveaux troncs ». Sans fin. Comme souvent avec Edgar Morin, et c’est sa marque de fabrique, les réflexions théoriques s’entremêlent à des « anecdotes » personnelles sur ses rencontres, ses amitiés, ses angoisses, ses joies de chercheur, démontrant que chacun est aussi fait des autres. Passionnant.

T. P.

Le Seuil, 2015
168 p. 18 €