DÉSERT SOLITAIRE

Traduit de l’américain par Jacques Mailhos


Le premier ouvrage est un récit de voyage en Afrique de l’auteur du Mépris ; le second, un livre américain culte qui célèbre la vie dans le désert. L’un et l’autre offrent des descriptions exigeantes et précises de ces espaces qui sont pleins (la forêt) ou apparemment vides (le désert). Ce qui permet de réfléchir à la place du désert et de la forêt dans le monde contemporain. Si l’on rappelle avec Jacques le Goff que l’espace communal correspondant à la naissance des villes en Europe ne s’opposait pas à la campagne avec laquelle il était en synergie mais au désert (espace de la spiritualité) et à la forêt (espace de la barbarie, du crime et refuge de la Sorcière de Michelet), on peut saisir les décalages historiques. Du côté du désert, l’utopie des années 1970 où le corps oscillait entre le sexe, la drogue et la spiritualité, il est désormais occupé par la guerre. Mais, à rebours de cela, le livre d’Edward Abbey montre qu’on ne vit pas n’importe comment dans le désert et qu’on ne peut y survivre que si l’on en connaît tous les lieux (le nomade est pour Deleuze un connaisseur de tous les lieux qu’il traverse). Du côté de la forêt, on découvre un monde obscur et luxuriant, celui qu’Alberto Moravia ne cesse de décrire en le différenciant de la savane et du désert. Ce qui ne l’empêche pas d’inverser les représentations, de voir un désert vivant et non pas mort (« Le Sahara est un désert, c’est-à-dire un lieu de mort ; pourtant j’espère en avoir saisi dans mes lettres l’expérience, c’est-à-dire la vie. Cette vie à laquelle aucun aspect de la réalité ne peut aspirer si nous ne commençons pas nous-mêmes par la lui fournir ») et une forêt lumineuse et non pas obscure (« C’est une journée nuageuse, sans soleil ; par instants, entre les troncs des arbres, on entrevoit le lac : couleur acier, aux reflets noirs. Pourtant, à l’intérieur de la forêt, on dirait qu’il y a du soleil. Un soleil crépusculaire, serein, pur, à la lumière douce, dorée, épuisée […] Je comprends. Les troncs serrés de tous ces acacias, avec leur vert doré, produisent cette illusion typiquement africaine (l’Afrique est la terre des mirages et des hallucinations) d’un soleil qui décline dans un ciel pur et dégagé »). Ces livres de voyage ou de vie solitaire permettent d’appréhender des paysages qui sont devenus, dans le contexte de l’urbanisation planétaire, des enclaves indispensables, des lieux de production des matières premières (oxygène et pétrole).

O. M.

Gallmeister, 2010
344 p. 23 €