Longtemps, j'ai habité dehors
Les pièges du témoignage sont nombreux : excès de pathos, difficulté à transmettre une expérience, volonté de choquer… Elina Dumont les évite (presque) tous, et retrace son parcours, de son enfance dans le Perche, à la campagne, dans une famille d’accueil, aux rues de Paris, puis à sa nouvelle vie de comédienne et de « sédentaire », dans un appartement. Elle raconte ce que l’on ne peut qu’imaginer, les abus sexuels, la drogue, l’incompréhension du « système » d’assistance sociale, mais sans chercher à tirer des larmes au lecteur. Sa plume, comme son esprit sans doute, est claire, d’une clarté non exempte de violence, mais qui ne cherche pas à briller plus qu’elle n’en a besoin. Et ce qui est le plus frappant, dans ce texte, dont le titre évoque l’image « classique » (car elle l’est devenue) du SDF, c’est que c’est un récit de la rue où la rue n’apparaît presque pas. Parce que la rue, c’est ce qu’il faut à tout prix éviter, physiquement (on ne flâne pas lorsque l’on n’a pas de toit, on passe ses journées à en chercher un) et psychologiquement (Elina Dumont ne veut pas que les autres sachent qu’elle est à la rue). Même si être « dedans » n’est pas non plus toujours évident ; on ne sait pas, on ne voit pas toujours comment faire. Les passages les plus beaux du livre (outre le chapitre sur les mots comme arme de défense) sont sans doute ceux où Elina Dumont décrit la manière dont elle éprouve le besoin, quand elle entre quelque part, de s’approprier physiquement les objets, de toucher, tout autour d’elle, des choses, pour montrer, pour se démontrer que, même si elle n’a pas de maison, elle peut être un peu « chez elle » quand elle est chez les autres.
A. B.